HISTOIRE DE LA RUSSIE ET DE L’URSS

Tamara KONDRATIEVA - INSTITUT NATIONAL DES LANGUES ET CIVILISATIONS ORIENTALES

XIV PIERRE LE GRAND

L’oeuvre de Pierre a été très variée. Regardons celles qui ont eu des conséquences pour l’avenir du pays. Puis les réformes qui n’ont jamais pris racine en Russie parce qu’elles imitaient les modèles occidentaux

Les réformes :

1)- la réforme militaire.

2)- la réorganisation de l’appareil d’Etat et de l’administration.

3)- les réformes des finances.

On a souvent attribué au génie de Pierre la paternité exclusive de tous les programmes de réformes. Cependant, l'étude de la politique de ses prédécesseurs montre que ces programmes de réformes avaient été déjà tracés par des hommes d'Etat pendant la seconde moitié du XVIIe siècle. Nombre de réformes réalisées sous le règne de Pierre, avaient été tentées, esquissées ou simplement projetées avant lui.

En fait, l'activité réformatrice de Pierre doit être considérée comme une réponse aux besoins de développement qui se faisaient sentir depuis longtemps Ce qui n'empêche pas de reconnaître et même de souligner sa lucidité et son sens de l'Etat ainsi que sa force de caractère qui lui ont permis de comprendre les exigences du moment et d'y répondre.

Devenu tsar réellement régnant en 1696 (proclamé en 1682 ) Pierre se trouve devant les problèmes qui se posaient déjà à l'époque d'Aleksej Mikhajlovic. Mais il commence son règne dans des conditions nouvelles qui n'existaient pas auparavant. La guerre était la première de ces conditions. Des 27 années de son règne actif, seule l'année 1724 s'est passée en une paix complète. Les besoins de la guerre ont certainement beaucoup influencé le contenu et la marche des réformes.

Pierre avait hérité de ses prédécesseurs de deux problèmes qu'il fallait résoudre pour assurer la sécurité extérieure de l'Etat et les meilleures conditions pour le développement de l'économie nationale. Premièrement, il fallait achever l'union du peuple russe avec le peuple ukrainien, dont une grande partie au Sud-Ouest se trouvait hors des confins de l'Etat moscovite. Deuxièmement, il s'agissait de rectifier les frontières qui, surtout au Nord-Ouest et au Sud, étaient trop ouvertes aux attaques.

La Russie avait trois ennemis principaux : la Suède, la Pologne et la Turquie (cette dernière menaçait, à travers les Tatars de Crimée, ses vassaux. Bien avant Pierre, le gouvernement moscovite avait compris l'impossibilité de finir avec les trois ennemis simultanément. C'est pourquoi, en 1686, il a conclu une paix éternelle avec la Pologne. Ensuite, la Russie, conjointement avec la Pologne, est entrée dans la ligue sacrée constituée de la Pologne, de l'Autriche et de Venise pour lutter contre la Turquie. C'est ainsi que, dès avant Pierre, fût abandonnée pour une période incertaine l'idée de l'annexion de la Russie du Sud-Ouest à la Russie moscovite.

Voilà pourquoi au début de son règne, Pierre dirige tous ses efforts et les forces nationales vers le Sud constamment menacé par la Turquie. C'est sur la mer d'Azov qu'il fait construire la première flotte russe et c'est là qu'il remporte sa première victoire militaire en prenant la forteresse d'Azov en 1696.

Entre temps, vers le début du XVIIIe siècle, les relations internationales en Europe occidentale se modifient. La petite Suède obtient la suprématie militaire qui devient menaçante pour les Etats voisins de la mer Baltique : le Danemark, la Pologne et la Russie. Le fait de renforcement de la Suède oblige Pierre à changer la direction de ses efforts : des rives de la mer Noire et de la mer d'Azov vers la mer Baltique. La défense de la frontière Nord-Ouest se révèle plus urgente.

En 1700 les Russes sont vaincus par les Suédois près de Narva. Pierre avait quitté le camp à la veille de la bataille pour ne pas gêner le commandant en chef, un étranger. Quoique ce ne fût pas l'échec de Pierre personnellement, il circulait en Europe, peu après la bataille, une médaille qui représentait le tsar fuyant de Narva, jetant au loin son épée, le chapeau lui tombant de la tête, essuyant avec un mouchoir ses larmes, avec cette légende tirée de l'évangile : "Et étant sorti, il pleura amèrement".

Après cet échec cuisant, et jusqu’en 1709, quand les Russes, sous le commandement de Pierre ont remporté une victoire brillante près de Poltava, Pierre ne faisait que répondre à chaque nouveau besoin provoqué par la guerre. A tout défaut ou abus mis à découvert, il répondait par une lettre urgente ou un oukaz qui indiquait les premières mesures à prendre.

Pendant ces neuf ans, le gouvernement a publié 500 différentes lois, instructions, règlements, édits etc. Pour les dix années suivantes, jusqu'en 1719, le nombre d'actes atteint 1238, et il en fut promulgués presque autant de 1720 à 1725, jusqu'à la mort de Pierre (le 23 janvier 1725). La législation marchait de paire avec l'allure de la guerre. La réponse à la question : «pourquoi les réformes militaires inaugurent-elles la politique réformatrice de Pierre » ? est à présent claire.

1)-Les réformes militaires.

Sous le règne d'Aleksej Mihajiovic on avait déjà fait les premiers pas vers cette réforme en engageant plusieurs spécialistes étrangers et en organisant quelques régiments à l'occidental. Mais l'essentiel, c'est-à-dire le mode de recrutement, restait intacte. Les régiments se renforçaient de deux manières : a) ou bien on appelait les volontaires ; b) Ou bien on recrutait chez les propriétaires fonciers des conscrits selon le nombre de feux.

A raison d'un pareil système de recrutement, les régiments de conscrits «composés à la hâte et éduqués de même", n'étaient qu'un ramassis des plus mauvais soldats, recueillis parmi les gens les plus misérables. La bataille de Narva a révélé avec évidence les défauts de cette armée en poussant Pierre à une réforme radicale.

Par conséquent, le recrutement désordonné et fortuit de volontaires et de conscrits fut remplacé par des levées générales et périodiques. Les recrues célibataires de 15 à 20 ans, plus tard les hommes mariés de 20 à 30 ans, étaient répartis dans des points de ralliement, dans les villes les plus proches, par compagnies de 500 à 1000 hommes. On les cantonnait dans des auberges, on nommait parmi eux des caporaux qu'on confiait à des officiers retraités qui étaient chargés de leur apprendre l'exercice militaire. De ces points de ralliement et d'instruction, les recrues étaient envoyées là où on en avait besoin pour compléter les vieux régiments et pour en former de nouveaux.

Ils étaient des soldats et des recrues "immortels" comme on les avait surnommés à l'époque : puisque l'ordre du tsar disait que s'il arrivait à l'un d'eux de mourir sur les lieux d'instruction ou d'être tué au service ou de déserter, il fallait de suite le remplacer par un autre pris au même endroit "pour que toujours le nombre de soldats soit au complet et que toujours tout soit prêt pour le service du souverain".

Le premier recrutement général fut effectué en 1705. Il fut répété chaque année jusqu'en 1709, toujours selon la même norme, une recrue par 20 feux imposables, ce qui donnait à chaque recrutement au moins 30 000 hommes. Les recrutements forcés étaient nécessaires non seulement pour compléter l'armée mais aussi pour combler les pertes causées par la désertion, les maladies et la terrible mortalité dans les régiments, où les exercices et le manque de vivres avaient amené de véritables hécatombes de soldats. Un contemporain remarque qu'en raison de la mauvaise organisation il périt beaucoup plus de recrues de faim et de froid pendant les années d'instruction que dans les combats avec l'ennemi.

L'obligation de fournir des recrues a été étendue aux classes jusque là exemptées du service : les serfs, les corvéables citadins et campagnards, les vagabonds et les gens d'église. Le recrutement du commandement s'effectuait parmi les nobles. Pierre n'a pas dispensé la noblesse du service obligatoire général et sans terme, tout au contraire il l'a accablé de nouvelles obligations et a rendu l'ordre du service très sévère. Notamment, Pierre procède à des recensements rigoureux des adolescents et des jeunes hommes. Les listes de recensement sont l'objet d'examens et de révisions fréquentes. Recensés, les nobles sont obligés de passer périodiquement en revues. On passe en revue les hommes mûrs de la noblesse et on ne laisse pas non plus tranquille le personnel des bureaux.

Un contemporain rapporte une phrase courante chez les nobles : "Puisse Dieu nous permettre de servir le grand souverain sans tirer l'épée du fourreau»!. Pierre mène une lutte contre cet état d'esprit : il arrache de force les nobles à leurs demeures sous la menace de châtiments cruels allant jusqu'à la confiscation des biens (1714) et la mise hors la loi (1722).

Dès ses quinze ans, un noble doit entrer au régiment. Selon la pensée de Pierre, un noble était destiné toujours à devenir officier mais il devait pour cela absolument avoir servi comme simple soldat quelques années. La loi de 1714 interdisait formellement d'élever au grade d'officier des jeunes gens nobles n'ayant pas servi comme soldat aux gardes. Notons que ce service était allégé puisqu'un noble conservait sa situation privilégiée même quand il était obligé de vivre dans les casernes et de faire les corvées. La jeunesse des familles riches et illustres passait au Leib-régiment de dragons, formé en 1719. Les plus pauvres et ceux de petite noblesse passaient aux régiments d'infanterie.

Pierre introduisit l'instruction primaire obligatoire pour les nobles. Suivant l'ukaze de 1714, les enfants des nobles et des fonctionnaires devaient apprendre les "chiffres", c'est-à-dire l’arithmétique et une partie de la géométrie, sous peine de ne pouvoir se marier avant de les avoir appris. Il était obligatoire de faire ses études entre 10 et 15 ans.

Grâce à tous ces efforts, vers la fin du règne de Pierre, la Russie possède en troupe régulière, infanterie et cavalerie, environ 200 000 hommes ainsi que 110 000 cosaques et autres troupes irrégulières. L'armée est dotée d'une puissante artillerie et d'armes les plus modernes. En outre, Pierre fait naître une nouvelle force armée, inconnue auparavant, la marine.

2)- La réorganisation de l'appareil d'Etat et la réforme administrative.

On sait qu'aux XVI-XVIIe siècles, le pouvoir central est représenté par le Zemskij Sobor, la Bojarskaja Duma et les Prikazy. Quel est le sort de ces institutions sous Pierre le Grand ?

Le Zemskij Sobor, assemblée représentative, n'est plus convoquée depuis 1682. A cette date le dernier Zemskij Sobor a élu Pierre tsar. La Bojarskaja Duma, conseil de bojare auprès du tsar, exista jusqu'en 1711, mais sans aucun pouvoir réel. On peut dire qu'elle s'éteignit d'une mort naturelle. En 1711, à la place de la Bojarskaja Duma, a été créé le Sénat, dirigeants de 9 personnes les plus proches du Tsar. Les sénateurs nommés par le monarque et dépendants de lui avaient dû le remplacer durant les campagnes militaires. Le Sénat devint ainsi un organe central du gouvernement. Il est chargé de la surveillance suprême de la justice, de l'administration et de l'armée.

En 1703-1710, on a réformé, pour renforcer le pouvoir central dans les provinces lointaines, l'administration locale. Le pays a été divisé en 8 gouvernements (gubernija), de Moscou, d'Arhangelsk, du Nord-Ouest, de Kiev, de Smolensk, d'Azov, de Kazan et de la Sibérie. Chacun de ces gouvernements se trouvait à une frontière, sauf Moscou. Le gouverneur nommé par le tsar concentrait entre ses mains un grand nombre de pouvoirs : judiciaire, administratif, financier. La recherche des fugitifs, les recrutements, l'approvisionnement de l'armée sur le territoire du gouvernement, la collecte des impôts, le tribunal.

Les gouverneurs représentant le pouvoir local, le Sénat - le pouvoir central, il fallait trouver une forme de liaison entre ces deux pouvoirs. Pour accomplir cette tâche, Pierre qui connaissait l'expérience des organes collégiaux de l'Europe occidentale, a invité en Russie des juristes étrangers, notamment le baron Luberas de Silésie. En 1717 le baron a réalisé, sur la base des règlements des collèges occidentaux, un projet de réformes de l'appareil gouvernemental. Suivant ce projet, Pierre ordonna la création de Collèges. On en créa 12 :

-Kamer-Kollegija - les revenus de l'Etat.
-Stats kontor kollegija - les dépenses d'Etat.
-Justic-kollegija.
-Kommerc-kollegija.
-Revision-kollegija.

Certain d'entre eux ont remplacé les anciens prikazy. A la différence de ceux-ci les collèges étaient organisés selon le principe collégial de répartition des tâches et des responsabilités.

Les nouvelles administrations auprès des gouverneurs, les chancelleries du Sénat, les collèges se remplissent de fonctionnaires, dont le nombre augmente spectaculairement durant le règne de Pierre le Grand. Ces fonctionnaires sont recrutés dans les différentes couches sociales mais en premier lieu parmi les nobles. Dès l'âge de 15 ans, un jeune noble doit commencer son service d'Etat. Les deux tiers de la jeunesse sont enrôlés comme simple soldat dans les divers régiments, et un tiers du contingent est destiné à l'administration civile.

Le nouveau système de service d'Etat, militaire et civil, a trouvé son expression dans la Table des rangs (1722). La Table reconnaît trois catégories de hiérarchies parallèles :
- service militaire ;
- service civil ;
- service de cour.

Elle contient aussi la liste de 14 rangs pour chaque service et les conditions d'attribution de ces rangs.

La Table des rangs a remplacé le principe d'avancement des militaires et des fonctionnaires selon la naissance par le principe d'ancienneté de service. Ainsi elle a offert une possibilité, pour les jeunes d'origine modeste, de faire une carrière et même d'être anobli en reconnaissance de leur service. Par exemple, tout soldat devenu officier acquérait automatiquement la noblesse pour lui et pour ses enfants. La Table a contribué à grossir les rangs de la noblesse de gens doués issus des couches inférieures.

3)- La réforme des finances.

En 1717-1720, Pierre adopte, après avoir rejeté plusieurs projets, la contribution individuelle par "âme", la capitation : "Demander à tous, en octroyant un délai d'une année, leur déposition afin de savoir combien il y a dans chaque village d'âmes de sexe masculin". De ces lignes laconiques, le Sénat fait en 1719 l'ukaze sur le recensement des âmes. La même année, sont établis des passeports ou "lettres de laisser-passer", qui permettaient aux autorités de surveiller tout déplacement de ces âmes. Le recensement général a duré beaucoup plus d'une année. Parmi les difficultés rencontrées, une des plus grandes vient de ce que Pierre ne cesse d'augmenter les catégories de contribuables. Par exemple, en 1721, il ordonne d'ajouter aux paysans recensés les domestiques.

En 1723 le recensement donne enfin le total officiel des contribuables : 5 570 000 âmes de sexe masculin. On répartit les dépenses de l'armée entre eux. D'autres recettes provenant des gouvernements, des douanes, des cabarets ou des institutions échappées à la centralisation, le prikaz de la petite Russie, les prikaz des palais et du Sénat, de la vente du sel etc. couvrent les autres dépenses comme celles des constructions, de la diplomatie, de la cour etc.

Les conséquences sociales des réformes.

a) La formation, d'une noblesse privilégiée.

L'idée fondamentale du réformateur était de remplacer une aristocratie qui ne vit plus que de ses souvenirs par une vraie "noblesse de service". L'idée de service ne représentait par elle-même rien de nouveau. Elle était fermement ancrée dans les esprits de la vielle Russie, mais Pierre la pousse aux dernières conséquences. Il l'érige en principe absolu. Les anciennes distinctions entre bojare, dvorjane et sluzilye ljudi de rang inférieur sont abolies d'un trait de plume. L'ukaze de 1714 ne fait plus la distinction entre la votcina et le pomest'e qui est juridiquement reconnu héréditaire. Les privilèges des votcinniki sont donnés aux pomesciki. Mais tous sont privés de privilèges de ne pas servir. Aucun noble, aucun prince ne pourra se soustraire au service d'Etat en invoquant la franchise domaniale.

b)- La capitation efface les distinctions entre les esclaves et les serfs.

Le nombre d'asservis augmente. La classe paysanne devient aussi plus homogène.

c)-l’Eglise perd son rôle.

A la mort du patriarche Adrien (1700), Pierre est assez fort pour imposer sa volonté. Le prikaz et le razrjiad (bureau de service) patriarcaux sont supprimés. L'évêque Etienne de Rjizan, favori de Pierre, dirigera dorénavant les affaires concernant le schisme et les hérésies. Dès ce moment Etienne est désigné non comme le patriarche mais comme "exarque custode et administrateur du très saint trône patriarcal". En 1721 Pierre institue un collège ecclésiastique ou Saint-Synode. Formellement le Synod s'appelait comme le Sénat dirigeant mais en réalité il dépendait du Sénat. Par suppression du patriarcat et par l'institution à sa place d'un collège, instrument du tsar, Pierre en a fini, une fois pour toute, avec le pouvoir politique de l'Eglise.