HISTOIRE DE LA RUSSIE ET DE L’URSS

Tamara KONDRATIEVA - INSTITUT NATIONAL DES LANGUES ET CIVILISATIONS ORIENTALES

XII  LA REFORME ECCLESIASTIQUE (1653) ET SES CONSEQUENCES.


  LES CHISME DE L’EGLISE RUSSE
  -   LA RELIGION ET L'EGLISE DANS LA VIE DES RUSSES

Les voyageurs étrangers étaient frappés par l'abondance des signes qui manifestaient l'attachement du peuple russe à la religion. Tout d'abord ils ont remarqué la quantité d'Eglises est énorme. En effet, au milieu du XVIIe siècle, on comptait une église pour 25 feux dans les villes anciennes, pour 50 feux dans les villes récentes, et pour 100 feux dans les campagnes. Les habitants de Moscou, fiers d'avoir beaucoup d'églises, appelaient leur ville «Soroka sorokov», ce qui veut dire "quarante fois quarante". Ainsi ils prétendaient avoir 1600 églises. Il n'y eut jamais autant d'églises à Moscou, mais la légende le voulait et le répétait même au début du XIXe siècle. Les cloches des églises sonnaient en se répondant d'heure en heure pour marquer les étapes de la journée. Les sonneries préludaient aux événements exceptionnels. On sonnait pour prévenir la population des calamités et des incendies. La nuit, c'était des noms de saints qui servaient de mot de passe aux gardiens devant les portes des villes.

L'attention des voyageurs était également attirée par d'autres traits spécifiques. Par exemple, le peuple aimait les églises du Bon Dieu, où tout réjouissait son âme: les cloches au son "de framboise" (malinovyj), les vives couleurs des murailles et l'harmonie des lignes extérieures, la chaleur des cierges, les fumées capiteuses de l'encens, les ornements brodés, bref toutes les splendeurs liturgiques. Il aimait tout cela et plus encore le chant. Il lui fallait un choeur bien conduit, bien exercé.

Le plus frappant pour les étrangers était le rôle des icônes dans la vie des russes. L'icône est partout : dans l'église ou multiples sur l'iconostase, elles s'étalent sur trois étages ou davantage ; elles sont sur les murailles, sur les piliers, sur les pupitres. Elles sont sur les routes, aux carrefours, à l'entrée des villes et des villages. Elles sont sur les portes. Elles sont à l'intérieur des maisons, dans chaque pièce, à la place d'honneur, en face de l'entrée pour que l'arrivant les salue d'abord.

L'icône accompagne l'homme toute sa vie : il la reçoit à son baptême, elle est portée devant son cortège nuptial, elle le précède à son enterrement. Autour de l'icône tout un culte s'organise. Certaines icônes, telle celle de la Vierge de Vladimir, ont une légende et reçoivent des hommages publics : on les transporte en procession. Le voyage de l'icône dure des journées, des semaines entières. Porteurs et pèlerins se relayent de villages en villages ; des chants s'élèvent, des exaltés se prosternent, baisent la terre demandant comme une grâce que l'image passe sur leur corps.

La vie quotidienne d'un russe est remplie de signes de religion : à son lever, il salue les icônes. Quand il sort de sa maison le matin, il se signe trois fois en regardant l'église, puis l'Orient, puis les quatre points cardinaux, pour remercier le Créateur. Il se signe avant le repas et à toutes les occasions pour éviter le malheur, pour chasser les mauvais esprits pour remercier le Dieu etc. Les Russes avaient plus besoin de toutes ces expressions extérieures de la religion que de ses dogmes, de son contenu. Les rites avaient plus d'importance pour eux que la foi.

L'église dominait la vie intellectuelle et spirituelle du pays. Dans les villages, le pope était souvent le seul à savoir lire et écrire. Intermédiaire nécessaire entre la communauté rurale et les pouvoirs locaux, il jouissait de ce fait d'une très grande autorité. Qu'il vécût comme les paysans, accablé de famille, dans la pauvreté ou même la misère, qu'il succombât au péché de l'ivrognerie, il n'en était pas moins craint et respecté. Entre les prêtres et les laïcs il n'y avait pas le fossé de célibat.

Le mépris dont on fait état de la part des villageois à leur encontre est un phénomène tardif, du XVIII-XIX siècle. D'un autre coté, l'Eglise était une source d'obscurantisme. L'art populaire (récitants de byliny, chanteurs et musiciens tziganes, danseurs et mimes, monteurs de marionnettes) était infiniment suspect à l'église. Celle-ci considérait la musique profane comme un art du diable, et luttait avec acharnement contre elle. (Le stoglav de 1550, dans son article 92, condamne la musique profane).

Les résistances de l'église à toute innovation ne facilitaient pas le développement de la connaissance. Les découvertes scientifiques et les expériences récentes n'étaient pas reconnues ; les notions d'histoire naturelle, de médecine, de pharmacie parvenaient par des ouvrages périmés, généralement d'origine byzantine. L'histoire était représentée par un manuel d'histoire universelle, "Le Chronographe", basée sur les sources byzantines, slaves et russes ; la géographie par l'ouvrage de Gérard Mercator, traduit en 1630, sous le nom de "L'Atlas".

L'église ne dominait pas seulement la vie intellectuelle et spirituelle du pays, elle jouait un grand rôle, par ses monastères, dans la vie économique. Au XVIIe siècle, l'ensemble des biens appartenant au clergé a été évalué aux deux tiers du territoire. Le nombre de monastères s'est maintenu autour d'un millier. Beaucoup de membres du clergé étaient de petits propriétaires. Mais les plus importants avaient d'immenses domaines et faisaient commerce à distance de blé et de sel pour lesquels le star leur accordait des Chartres privilégiées. Même lorsqu'au milieu du XVIIe siècle la propriété monastique a cessé de s'étendre et a vu ses privilèges réduits, elle n'en reste pas moins un élément essentiel de la vie agricole et commerciale.

Les monastères jouaient un rôle assez important dans la défense du pays. Par exemple les abords de Moscou, à quelques kilomètres, étaient gardés vers l'Est et le Sud, face aux attaques encore possibles des Tatars et toujours menaçantes des paysans, par des monastères fortifiés, véritables bastions (Andronikov - Jausa, Simonov - La rive gauche, Danilov- la rive droite, Donskoj - sud-, Novo-Devicij - dans la boucle de la Moskva, poste avancé vers les routes du sud-est).

Enfin l'église était très puissante dans la vie politique, déjà au XVe siècle elle commençait à prendre des distances vis-à-vis de Byzance. Celle-ci a perdu énormément aux yeux des orthodoxes russes en acceptant l'unification des églises (orthodoxe et catholique) en 1439 à Florence ; sans parler de la chute de Constantinople en 1453 entre les mains des turcs infidèles. Je vous rappelle l'épître de Filofej : « deux Romes sont tombées, la troisième est debout et il n'y en aura pas de quatrième ». Sanctifiant le pouvoir du Tsar, l'Eglise elle-même y gagnait de plus en plus de pouvoir. Le patriarche Filaret, père du Tsar Mikhail Romanov, gouvernait pratiquement le pays.

La réforme ecclésiastique de 1653 et ses conséquences.

A. quoi est due la réforme ecclésiastique ? Quelles sont les conditions historiques qui l'ont provoquée et les idées qui l'ont inspirée ? C'est jusqu'au Temps des troubles qu'il nous faut remonter pour découvrir le germe de la réforme et par conséquent du grand déchirement religieux.

Dès le début, les événements prirent l'allure d'un écroulement général de l'Etat, de l'église, des moeurs et des traditions, s'ajoutant à d'effroyables ruines matérielles. On a peine aujourd'hui à se faire une idée du degré de dévastation dans lequel fut plongée alors la majeure partie de la Russie. L'ouest et le centre, si éprouvés déjà par la politique d'Ivan le Terrible, subirent une véritable dépopulation. Où étaient passés les Polonais et les Cosaques, bien souvent il ne restait plus qu'un quart des feux habités et des terres travaillées. Le puissant monastère de la Trinité-Saint-Serge, dont les possessions s'étendaient sur 196 000 hectares et qui avait plus que quiconque le moyen de les maintenir en état prospère, au lieu de 37 % de superficies cultivées en 1594, n'en comptait plus que 2 % en 1616. Les labours étaient réduits presque à néant. Sous de pareils chiffres, combien de villages ruinés et de familles massacrées ! Abraam Palicyn, cellerier du monastère de la Trinité-Saint-Serge cite le chiffre de 127 000 cadavres à Moscou pendant la famine de 1601 1603. D'après ce même Palicyn, à Uglic, durant le temps des troubles, 12 monastères, 150 églises, 12 000 maisons furent incendiés et 40 000 personnes égorgées, pendues, noyées.

Ruines et massacres étaient rendus plus effrayants encore par le fait que les "bandits russes" se joignaient aux ennemis du dehors pour attaquer leurs frères russes; inconduites de tous et de ceux-là qui devaient donner l'exemple; accroissement inouï de tous les vices. On sentait un enchaînement mystérieux de crimes et de calamités. La religion elle-même, dans cette sainte Russie qui se disait avec orgueil l'héritière de Rome et de Byzance, était dévastée. Il y eut un moment quatre patriarches vivants : Jov, déposé par le faux Dimitrij; Ignasij, évincé après la chute de l'imposteur; Filaret, accepté par le Tsar Vasilij Sujskij et Hernogène, dûment installé. L'église était tombée à la merci d’intrigues politiques. Les "maisons du bon Dieu" servaient d'écuries aux chevaux; on nourrissait les chiens devant les autels; les courtisanes employaient à leurs ablutions les vases sacrés; les icônes étaient profanées; les prêtres souffraient avanies et supplices ; les fidèles, chassés dans les lieux inhabités, mouraient sans confession. (D'après Palicyn).

Dans ses malheurs, le peuple russe avait reconnu le bras vengeur de Dieu. Durant toute la première moitié du XVIIe siècle, il le sentit peser sur lui avec une conscience plus claire de sa culpabilité collective. Or, la catastrophe matérielle et morale, vivement ressentie par toute la nation a engendré un besoin de réformes. Une conscience nationale réveillée a manifesté un besoin de rendre plus solide la religion nationale. Une conscience nationale c'est positif mais le malheur est qu'elle soit étroitement liée au nationalisme.

En effet, il est rigoureusement interdit aux Russes d'aller en Europe, non par crainte de les voir s'exposer aux influences étrangères, mais parce que dans leur orgueil national les Russes considéraient comme un péché toute relation avec un autre peuple. Ainsi, à Moscou, pendant la réception des ambassadeurs étrangers, on place à côté du Tsar un lavabo et une serviette, le Tsar se hâte d'essuyer sa main après l'avoir tendue aux ambassadeurs. Lorsque les diplomates russes doivent se montrer à l'étranger, non seulement ils ne veulent pas se soumettre aux habitudes du pays, mais ils les contrarient volontairement et soulèvent à tout moment des difficultés et des disputes, croyant par-là maintenir leur prestige et leur dignité et montrer leur supériorité. La grossièreté moscovite devient proverbiale.

Ce n'est que vers la fin du XVIIe siècle que les Moscovites commencent à se rendre compte de l'impression produite par leur grossièreté et leur orgueil ridicule. Ils prennent l'habitude, au moins pour les missions, d'envoyer des étrangers qui connaissent la langue du pays, s'habillent à l'Européenne, et dont les manières ne choquent pas leurs interlocuteurs. Les quelques Russes cultivés de la fin du siècle, comme Ordin-Nacskin, Matveev et leurs fils, ont été élevé dans ce milieu. Mais ils ne sont que des exceptions.

Les étrangers, par contre, avaient le droit de s'installer en Russie. Dès le XVIe siècle, à Moscou, s'était formé tout un quartier étranger qui prit le nom de Nemeskaja Sloboda (faubourg des Allemands). Au début, l'hostilité de la population rendait difficile toute relation avec les étrangers, les Russes les considéraient comme "impurs". On ne pouvait voir 1'étranger qu'au marché. Peu à peu des contacts s'établirent. Des russes ont malgré tout à cette époque, peu à peu, des relations avec les étrangers Avec précautions, ils viennent chercher à la Nemeskaja Sloboda amusements et instructions.

Les étrangers exercent une influence assez grande : on adopte certains de leurs usages, leurs modes de vie, leurs costumes, leurs parures, leurs manières. La cour du Tsar donne l'exemple et les courtisans et les riches marchands ensuite l'imitent. Ainsi, vers le milieu du XVIIe siècle, se forme peu à peu une atmosphère propice aux innovations. Tout le monde veut des réformes. Mais la question est de savoir sur quelle base.

Les aspirations sont diverses. D’une part, un besoin d'ordre extérieur, dans l'Eglise comme dans l'Etat, qui conduit à la réglementation, à la correction des rites et des livres saints, à la séparation du sacré et du profane; et de l'autre, un effort vers la perfection intérieure, morale et religieuse. De là une première tendance plus intellectuelle, plus dépendante du savoir, des influences étrangères, du pouvoir. Une seconde plus populaire, plus spontanée, plus étroitement russe, et même provinciale. Elles coexistent, elles se complètent : peu de personnes appartiennent totalement à l'une ou à l'autre. Les deux tendances une fois affrontées en 1653 avec la réforme, les caractères de chacune, en s'affirmant s'exagèrent. On voit alors à partir de 1667 deux conceptions différentes du christianisme:

-d'un côté, un désir de concilier la terre et le ciel à Dieu - l'Eglise, mais à nous - les jouissances, les sciences pour le plaisir de l'esprit, la comédie pour le plaisir des yeux, la politique pour le plaisir de dominer. On cherche à laïciser la culture et à échapper au monopole de l'Eglise.

-de l'autre côté, la conviction que la vie présente n'est rien au prix de la vie éternelle que Dieu exige tout de l'homme, de la société comme de l'individu et que par suite tout doit être subordonné à l'oeuvre du salut.

Que s’est-il passé exactement ? Comment les deux tendances se sont-elles affrontées ? Le livre le plus nécessaire au culte, celui dont chaque paroisse usait presque quotidiennement, était celui qui contenait l'Ordinaire de la messe - les trois liturgies - avec les prières des principales cérémonies, comme le baptême, la sépulture et les bénédictions, nommé tantôt Missel (Sluzebnik), tantôt Rituel (Trebnik). Il existait sous la forme de manuscrits, naturellement fort nombreux, de diverses époques, différant les uns des autres et par leur contenu que par les détails des textes et par les rubriques. Déjà au XVIe siècle, pour confirmer ces textes on avait fait venir à Moscou Maxime le Grec mais ses corrections avaient suscité une vive irritation aux yeux des Moscovites. Toucher à une lettre des Ecritures Saintes c'était commettre un sacrilège.

En 1615, il fut question de réimprimer le Missel Rituel (la première édition 1602). Abraham Palicyn, cellerier de la Trinité-Saint-Serge s'occupa de cette réédition. Il fit admettre qu'on profiterait de cette réédition pour apporter un peu d'ordre dans le chaos et donner à l'église un livre soigneusement révisé. Il eut assez d'influence pour obtenir que la tâche fût confiée au monastère de la Trinité-Saint-Serge. L'archimandrite du monastère hâta d'envoyer à Moscou les plus savants hommes de son entourage (Arsenij Glukhoj).

En 1618, ils présentèrent leurs corrections. Elles comportaient des suppressions et des modifications. Au Concile réuni en été 1618, pour examiner les corrections proposées, les débats furent d'une âpreté extraordinaire. L'assemblée reflétait l'opinion moyenne de l'Eglise russe. Elle jugea téméraire de toucher, pour des raisons de logique ou de critique littéraire, aux textes déjà consacrés à la fois par l'usage et par l'impression. Les débats portèrent surtout sur les mots (pevcy ou pesnopevcy, cerkov ou khram, vecnyj ou beskonecnyj, vidersij ou uzrevsij, molus ou prosu). Il y eut conflit entre la raison et la tradition, entre la conception des intellectuels et le sentiment général des fidèles. Ce sentiment, étant celui du plus grand nombre, l'emporta. Les moines du monastère de la Trinité-Saint-Serge furent condamnés à l'unanimité, et le Tsar confirma la sentence.

Le Tsar Alekse Mikhajiovic (1645-1676) prend à tâche de renouveler l'Eglise nationale. Comme il aime le côté esthétique des cérémonies religieuses, comme il recherche la magnificence et la beauté, c'est par ce moyen qu'il espère revivifier une Eglise formaliste et une foi ritualiste. Dans les années 40il forme un cercle des "amis de Dieu". Dans ce groupe se trouvent son confesseur Vonifatev, son chambellan Rtiscev, les ecclésiastiques Nikon, Awakum, Daniil et d'autres. Le but des "amis de Dieu" était le redressement de l'Eglise orthodoxe. Ils étaient préoccupés du manque d'autorité ecclésiastique, du rôle de l'Eglise dans la vie spirituelle des Russes. Nikon, d'origine paysanne, devenu le supérieur d'un monastère à Moscou, se fait vite remarquer par le Tsar. Son intelligence et son caractère influençaient beaucoup le Tsar et les "amis de Dieu". En 1652, Nikon a été élu patriarche de la Russie. Au cours de la cérémonie d'élection en présence des boyards et des ecclésiastiques le Tsar se mettant à genoux suppliait Nikon de prendre la dignité de patriarche. Nikon est devenu l'ami le plus proche du Tsar. Pendant l'absence de celui-ci, Nikon, avec son caractère brutal et autoritaire, concentrait tout le pouvoir entre ses mains. Il élargit le domaine du patriarche, il construisit des monastères, il intervint dans les affaires de l'Etat, se montrant méprisant envers les hauts ecclésiastiques et les hommes d'Etat. Devenu patriarche, Nikon se trouve vite en conflit avec le groupe des "amis de Dieu" sur la vieille question, toujours brûlante, de l'impression des livres saints.

Entre temps, il y eut encore une tentative de correction. Cette fois, on a fait venir des élèves de l'Académie ecclésiastique de Kiev. En étudiant la version traditionnelle, ils ont découvert non seulement des erreurs de copistes, mais aussi des interpolations différant des textes grecs originaux, mais conformes à un usage sans doute très ancien de l'Eglise russe. Pour les Russes, les particularités de leurs rites étaient la meilleure preuve que l'Eglise russe, contrairement à l'Eglise grecque, était restée sur le droit chemin.

De quelle sorte d'interpolations conformes à l'usage russe s'agit-il ? Les Russes se signaient de deux doigts et prononçaient deux "alléluia", tandis que les Grecs faisaient le signe de la croix des trois doigts et triplaient l'alléluia". Chez les Russes les processions s'avançaient dans le sens de la marche du soleil, chez les Grecs - dans le sens contraire (de la main gauche à la main droite). Par exemple, autour de l'Eglise à Pâques, autour des fonts baptismaux, autour du lutrin au moment du mariage etc.

Les Russes et les Grecs lisaient différemment certains passages du Symbole de foi, ils écrivaient le nom du Christ. Le service liturgique avait aussi quelques particularités. Les Russes se prosternaient maintes fois etc. Après bien des hésitations, les élèves de l'Académie ecclésiastique de Kiev ont fini par corriger l'Ecriture Sainte d'après les Grecs. Ils déclarèrent que loin d'être des hérétiques, ils possédaient la vraie foi.

En 1653, après un examen approfondi de la correction faite par les Kieviens, Nikon rompit avec ses anciens amis et prit, sans réserve, parti pour les Grecs. Il dépassa même les limites du nécessaire : "Nikon, remarqua un chroniqueur contemporain, introduit chez nous des ambons grecs, la crosse épiscopale grecque, les chapes et les frocs grecs, les mélodies du plain chant grec. Il reçoit les peintres et les orfèvres grecs, se met à bâtir des couvents d'après les modèles grecs. Il a des amis grecs dont il écoute les conseils".

Au Concile de 1656, Nikon va jusqu'à déclarer que "tout en étant Russe et fils de Russes, il a la foi et les idées d'un Grec". Il oblige les ecclésiastiques à remplacer les anciens livres par les nouveaux corrigés. Les anciens livres sont brûlés. Partout les ecclésiastiques sont forcés d'introduire les nouveaux rites. Il excommunie ceux qui n'acceptent pas la réforme.

La prise en main par Nikon de la réforme, provoque un désaccord entre lui et le Tsar Alexis. En 1658, Nikon s'éloigne au monastère. En 1664, quand il veut reprendre sa place de. Patriarche, le Tsar ne l'accepte pas et l'exile au nord de la Russie. Le concile de 1667 le destitue du patriarcat. Ce même concile composé des patriarches orientaux (de Constantinople, d'Antioche, d'Alexandrie et de Jérusalem) prononce l'anathème contre les partisans de l'Eglise nationale, particulièrement contre le protopope Avvakum. Le protopope Awakum, doué d'un remarquable talent littéraire apparaît comme l'organisateur de la "vieille foi". Ses talents le portent au premier rang des vieux croyant (Starsobrjadcy). Sa fermeté dans la persécution 1'érigea bientôt en prophète, en martyr.

Le concile de 1667 marque le début du Schisme. Après le Concile la dispute entre les partisans de la réforme et de ses adversaires était transférée dans la masse populaire. Jusqu'au concile, le problème de la qualité des livres saints était au centre des préoccupations des gens cultivés du XVIIe siècle. Ces préoccupations étaient sans doute celles d'un petit nombre de gens formant des cadres supérieurs de l'Eglise et de l'Etat, souvent confondus. Maintenant, le peuple indigné par les propositions de Nikon, s'organise en un mouvement de Vieux-Croyants (??????????????). Les vieux croyants ont le sentiment de défendre la croix du Christ contre ceux qui 1'évacuent, la vraie religion contre ceux qui la minimisent. Les différentes couches de la société sont concernées par le mouvement des Vieux-Croyants : les boyards recherchaient leurs privilèges d'autrefois contre l'absolutisme du pouvoir tsariste, des paysans et des gens du posad luttaient contre le joug d'Etat, des strelcy qui rêvent du retour aux vieux temps quand ils étaient bien payés et privilégiés en faisant leur service dans la capitale, éloignés des guerres, des petits ecclésiastiques, fanatiques de la vieille foi.

Les Vieux-Croyants s'enfuyaient dans les régions éloignées, particulièrement dans les forêts du Nord. Le gouvernement les poursuivait. En 1668-1676 la grande révolte des Vieux-Croyants a éclaté au monastère de Solovki. En 1682 une autre révolte a eu lieu à Moscou, celle de strelcy. Les deux révoltes avaient des buts religieux et politiques.

Conclusions

Le conflit religieux qui a tant agité et meurtri les milieux ecclésiastiques entre 1653 et 1667 ne répond pas seulement à deux attitudes chrétiennes devant la vie, l'une plus réaliste et politique, l'autre plus idéale et anarchique. Il est un des aspects du développement d'un Etat moderne dans les conditions particulières de la vie politique et sociale de la Russie. Le lien intime qui unit le pouvoir à l'orthodoxie ne pouvait plus subsister que par la subordination de l'un à l'autre. Quel a été le résultat du schisme ?

1-le Tsar a confisqué à son profit la réforme de Nikon pour tenir en main l'Eglise et par son intermédiaire un peuple alors singulièrement agité. L'Eglise, en tant que propriétaire féodal, gardait les privilèges dont les autres féodaux étaient déjà privés. Au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, au XVIIIe siècle, le pouvoir tsariste subordonnait progressivement l'Eglise. Pierre le Grand réussira à faire de 1'Eglise une institution de 1'Etat.

2-le Raskol est à l'origine de la rupture entre l'élite et le peuple. Au XVIIIe siècle, par la volonté de Pierre le Grand, la rupture deviendra un divorce total. Plusieurs historiens font remarquer que la rupture entre l'élite et le peuple n'a atteint nulle part un tel degré absolu aussi catastrophique qu'en Russie.

En quoi consiste finalement l'essentiel de la réforme ? L'essentiel est dans les corrections des textes et des rites. La dispute n'a pas du tout touché le fondement de la religion orthodoxe. Elle n'a pas mené aux changements des dogmes. C'est pour cela que nous pouvons affirmer que la Russie n'a pas connu la réforme au sens occidental du terme. L'Eglise a été divisée par un schisme autrement plus grave et plus profond que l'Europe occidentale. Ce schisme a écarté de l'Eglise officielle une masse énorme de fidèles, échappant à toute statistique précise, mais constituant, jusqu'à la «révolution d'octobre», comme une armée de réserve clandestine de l'opposition.