HISTOIRE DE LA RUSSIE ET DE L’URSS

Tamara KONDRATIEVA - INSTITUT NATIONAL DES LANGUES ET CIVILISATIONS ORIENTALES

VIII  FORMATION DE L'ETAT RUSSE

Aux XIVe-XVe siècle a lieu en Russie de Nord-Est un processus de formation d'un Etat unifié. Il commence sous le joug mongol et s'achève après la libération. Le centre d'unification est Moscou.

Quelles sont les causes de la montée de Moscou ? Comment cet Etat s’est-il formé ?

Il y a toute une série de circonstances historiques qui amenèrent la Russie morcelée à l'Etat moscovite centralisé. Nous allons les étudier dans l'ordre suivant :
1) la situation géographique
2) le développement économique
3) la lutte contre le joug comme facteur d'unification
4) l'affirmation d'un esprit national
5) la valeur des personnalités des princes moscovites
6) les rapports particuliers entre Moscou et la Horde d'Or
7) Moscou et l'Eglise.

II s'agit d'un plan d'étude et non de la présentatian des causes dans l'ordre d'importance. Si la situation géographique est mentionnée la première, cela ne veut pas dire que le facteur géographique est le plus important. Il n'est qu'un des facteurs parmi d'autres qui ne sont ni plus ni moins importants, qui jouent tous ensembles.

La situation géographique :

La situation géographique de la principauté Vladimir-Suzdal était favorable à la naissance d'un nouvel État. Très boisés, protégés contre les attaques extérieures par les principautés voisines, Moscou offrait, contre les invasions des Mongols et des Lituaniens, des conditions de sécurité bien supérieures à celles des autres parties de la Russie du Nord-Est. La petite ville de Moscou n'a pas échappé à l'invasion mongole, mais sous la domination mongole elle tirait profit de sa situation géographique. Notamment, loin du Khan les grands princes de Moscou ont profité d'une relative liberté et ont accru leur pouvoir. C'est à l'ombre de Saraj qu'ils ont préparé l'oeuvre de reconquête.

D'autre part, des voies fluviales qui favorisent le commerce actif s'y croisent. Les anciennes villes de la région, Vladimir, Suzdail, Perejaslav, passent au second plan tandis que Kjazan, Tver, Moscou acquièrent une importance primordiale. Elles sont bien placées sur les voies fluviales pour mener le commerce animé par la Horde d’Or. Ce sont surtout Moscou et Sijnij Novgorod qui se développent. L'activité commerciale attirait la population et cet afflux d'habitants nouveaux, tout en augmentant la richesse matérielle des princes moscovites renforçait leur rôle politique et préparait leur succès.

Une remarque : le progrès du commerce fut considérable par rapport à la situation économique précédente. Mais si on fait la comparaison avec la Russie de Kiev dans son apogée, on voit l'économie moscovite en régression surtout en ce qui concerne le commerce.

Si des villes comme Novgorod, Tver, Moscou, Nijnij Novgorod, Rjazan, sous la domination mongole étaient reliées aux courants d'échange qui se dirigeaient sur 1'Occident, la Méditerranée et, à travers la Horde d'Or, sur l'Asie Centrale et la Chine. Elles n’entraînaient pas dans le commerce la majorité de la population comme c'était le cas dans la Russie de Kiev; le trafic de quelques étoffes et produits de luxe n'intéressait que de petits groupes de commerçants et de seigneurs. La quantité d'argent en circulation était minime. La période du XIIe siècle jusqu’à la deuxième moitié du XIVe siècle est entrée dans l'histoire comme la période sans monnaie (bezmonetnyj period).

Le développement économique

Le développement économique se caractérise par le progrès de 1'agriculture.Au fur et à mesure de la colonisation intérieure, les terres furent défrichées. L'activité des moines défricheurs était particulièrement féconde. C'est au milieu du XIVe siècle que Serge de Radonez fonda le monastère Troice Sergueiv (de Trinité Saint-Serge.à 71 km au nord de Moscou, aujourd'hui Zagorsk) qui jouera un rôle immense dans l'histoire nationale. Serge est l'un des saints les plus populaires de l'ancienne Russie; il est à l'origine de l'oeuvre de défrichement des forêts septentrionales qui ont porté l'Eglise jusqu'aux îles Salovki dans la mer Blanche,

Les modes de culture deviennent plus élaborés. Dans la seconde moitié du XVe siècle apparaissent la fumure et l'assolement triennal et biennal avec jachère. Ce progrès se traduit par la production des céréales destinée, bien que modestement, au marché.

A partir du XVe siècle, nous pouvons constater une renaissance économique des villes grâce au développement de l'artisanat et de l'art. Moscou attire les meilleurs artistes. Ainsi, Théophane le Grec, grand peintre d'icônes qui travaillait à Novgorod depuis 1370, transporte son activité à Moscou. Il y collabore avec Andrei Roublev à la décoration de la cathédrale de l'Archange et de l'Annonciation au Kremlin.

La situation géographique et le progrès économique mettent Moscou au centre des événements historiques. Mais peut-être Moscou était-elle déjà prédestinée à ce rôle. Dès l'origine elle représentait un centre stratégique. C'est en cette qualité que son nom apparaît pour la première fois dans la chronique en 1147. Moscou y est désignée comme un endroit où se rassemble habituellement l'armée russe pour rejeter l'ennemi vers le Sud.

La lutte contre le joug mongol

En tant que forteresse stratégique et centre militaire, Moscou a pris l'initiative de la lutte contre le joug mongol. En 1380,1e prince Dimitrij réunit une grande armée : les princes de Rostov, de Jarosiavi', de Belozero, d'autres encore, lui amènent leurs contingents. A ce moment le monastère de Trinité Saint-Serge jouit déjà d'une grande célébrité. Avant de marcher contre le khan mongol, Dimitrij se rend au monastère et reçoit la bénédiction de Serge de Radonej pour son entreprise héroïque. Deux moines du monastère, Peresvet et Osijabja, s'engagent dans les rangs de son armée. Tout cela confère à la campagne le caractère sacré d'une guerre religieuse pour la libération nationale.

La victoire de Kulikovo produit dans tout la Russie une impression profonde que reflètent les oeuvres poétiques : - Le Dit du, massacre de Mamaj - Le Récit d'Outre-Don. Cette victoire révèle le courage du peuple, entame le prestige des conquérants mongols qui ne passent plus pour invincibles. En même temps qu'elle vaut au chef des Russes le surnom de Donskoj, elle accroît singulièrement l'importance acquise par Moscou, comme coeur d'une nation en formation.

L'affirmation d'un esprit national

Au fur et à mesure que la Russie du Nord-Est se peuple par la même ethnie, les caractères de civilisation (la communauté de langues et de culture) se dessinent, les intérêts nationaux communs à tous se manifestent. Et ces intérêts dictent aux Russes la libération du joug mongol. La victoire de Kulitovo remportée par Moscou représente aux yeux du peuple l'annonce de cette libération et lui inspire l'adoration de cette ville.

La valeur des personnalités des princes de Moscou

Les princes de Moscou, à commencer par le premier, Daniil, fils d'Alexandre Nevskij, se sont montrés courageux, habiles, intelligents. La situation de la minuscule principauté s'affirme. D'un côté, parce que Alexandre Nevskij a fixé pour plus d'un demi-siècle les directions de la politique moscovite : une collaboration étroite avec le khan de la Horde d’Or, symbolisée par des alliances matrimoniales. D'un autre côté, Daniil commence à agrandir ses possessions. Il y ajouta Perejaslavi. Son fils s'empara de Mozajsk et enleva Kolomma à la principauté de Riazan.

Sous avons déjà mentionné le nom d'Ivan Danilovic Kalita qui réussit à obtenir le jarlyk de grand, prince. Ivan Kalita a fait beaucoup d'acquisitions territoriales, villages et villes, en préférant pour s'agrandir la puissance de l'argent à celle des armes. Il est le premier de ces princes moscovites que la tradition désigne sous le nom de "rassembleurs de la terre russe".

Dmitrii Donskoj continue l'oeuvre de rassemblement mais par d'autres moyens : il fait sentir sa force. Tver, Galic, Novgorod, Rostov, Starodub, sont militairement soumises à son pouvoir.

Les rapports particuliers entre Moscou et la Horde d'Or

Nous savons déjà quel prix Ivan Kalita a payé pour obtenir le jarlyk lui octroyant le titre de Grand prince. Ses descendants continuent à montrer la même obéissance au khan et réussissent à se placer auprès de lui en tant que représentants uniques et irremplaçables de "toutes les terres russes". Dmitrij Donskoj ose ne plus payer le tribut ce qui provoque l'expédition punitive du khan mais rien ne peut plus changer la situation du souverain de toute la Russie, gagnée par les princes moscovites.

Dans son testament Dmitrij Donskoj transmet le titre de Grand prince à son fils sans se préoccuper de la volonté du khan, qui aurait dû selon l'usage, le choisir lui-même. Le titre de Grand prince devient virtuellement héréditaire et cela convient, semble-t-il, au khan qui préfère ne pas s'immiscer dans les affaires intérieures du pays, pourvu qu'on lui obéisse en lui payant le tribut.

Moscou et l'Eglise

Au cours de leurs premiers efforts pour élever la principauté de Moscou au-dessus des autres principautés de la Russie du Nord-Est, les princes moscovites sont puissamment aidés par le clergé. C'est que le métropolite Thèognost, résidant à Vladimir, s'installe à Moscou attiré par Ivan Kalita. Ainsi toute l'influence d'un clergé, qui représentait alors la seule partie cultivée du pays, était désormais au service du Grand prince. L'Eglise avait également intérêt à une unification sous l'égide de Moscou. Elle en tirerait elle-même force et influence. L'importance politique de Moscou s'accroît du fait que la ville devient la capitale religieuse de la Russie. Le règne d'Ivan III (1462-1505) est une étape décisive dans la formation de l'état moscovite. Son successeur n'aura plus qu’à réduire un petit nombre de principautés restées indépendantes.