HISTOIRE DE LA RUSSIE ET DE L’URSS

Tamara KONDRATIEVA - INSTITUT NATIONAL DES LANGUES ET CIVILISATIONS ORIENTALES

VII LA CONQUETE MONGOLE

Aux XI-XIIe siècles, la Mongolie est le théâtre d'une guerre presque ininterrompue entre les chefs des tribus. On lutte pour ramasser du butin, pour faire des prisonniers et aussi pour accroître sa puissance par la victoire. C'est de cette lutte permanente que naîtra un nouvel ordre social. En effet, en 1206, Timucin, chef d'un clan vainqueur, convoque l'assemblée de toutes les tribus (plus exactement de leurs chefs) et se fait proclamer Empereur sous un nouveau nom, celui qu'il portera dorénavant : Gengis-Khan. L'assemblée a reconnu le khan non seulement comme le chef de la tribu mongole proprement dite, mais de "tous ceux qui vivent sous les tentes de feutre", des différents peuples nomades de l'Eurasie, Turcs, Mandchous, Iraniens. Toutes les tribus étaient dès lors confondues dans l'ULUS, ce qui veut dire l'Empire mongol.

L'assemblée a pris des décisions concernant l'organisation de l'Empire : une chancellerie impériale et une Cour suprême ont vu le jour. Les lois coutumières ont été fixées par écrit dans le recueil qui s'appelait la JASA. La Grande Armée impériale qui allait se révéler un instrument de conquête incomparable est née la même année 1206.

Après la formation de l'Empire, les Mongols font une brusque entrée sur la scène de l'histoire. Commence alors leur expansion fantastique. Que représentaient les tribus mongoles à la veille de la conquête ? Il y avait parmi elles les tribus nomades des éleveurs, les plus riches et les plus évoluées, et les tribus semi-sédentaires de chasseurs et de pêcheurs habitant les lisières des forêts sibériennes.

Les tribus nomades des éleveurs possédaient une structure sociale complexe. Le pouvoir appartenait à une aristocratie, "L'OS BLANC", hiérarchisée avec des chefs de clans, au-dessus d'eux des chefs de tribus, puis les chefs suprêmes des grandes confédérations tribales, les Khans, dont l'autorité était incontestée. A la suite de l'aristocratie, la grande masse des nomades appartenait à la classe des "hommes libres", celle qui fournissait les guerriers. Au-dessous encore se trouvait le peuple de "L'OS NOIR" et enfin la classe des esclaves collectifs (et non privés). Ceux-ci étaient des prisonniers, soumis au régime des corvées, soignant les troupeaux et fournissant des auxiliaires pendant les campagnes.

Chez les peuples chasseurs de la forêt, la structure sociale était moins élaborée. Le système des clans consanguins prédominait et le pouvoir appartenait aux chamans, véritables rois-sorciers.

Après l'assemblée de 1.206, s'installe au sommet de la hiérarchie la famille gengiskhanide, la "famille d'or" dont les représentants sont seuls habilités à détenir le pouvoir suprême ou local. Gengis Khan règne en tant que Grand Khan jusqu’en 1227. Après sa mort, l'Ulus est divisé entre les membres de la famille gengiskhanide. Leurs apanages, consistant d'ailleurs non en domaines, mais en hommes et leurs troupeaux, seront les bases des futurs khanats (pays soumis à un khan) mongols.

En analysant la situation des tribus mongoles à la veille de leur grande aventure, il convient d'éviter une erreur : il ne faut pas les présenter comme des hordes de sauvages primitifs poussés par la misère et la famine au pillage d'Etats civilisés. En premier lieu, la sauvagerie des Mongols était relative. Les influences culturelles les plus diverses s'exerçaient sur eux : chinoises de l'Est, syriaques et iraniennes du Sud. Certaines tribus en étaient assez fortement marquées. D'autre part, la puissance des nomades était en rapport étroit avec leur richesse, c'est-à-dire avec l'importance de leurs troupeaux. Le début du XIIIe siècle, de ce point de vue, fut en Mongolie, une époque faste. Elle vivait alors dans une prospérité économique unique qu'elle ne connaîtra plus ensuite.

Les conquêtes mongoles ne furent pas, comme on l'a longtemps cru, le fait de hordes nombreuses, abandonnant, affamées, des contrées desséchées, mais bien au contraire, le fait de troupes peu nombreuses, parfaitement organisées et appuyées sur des arrières économiquement prospères et solides. Enfin, ce n'était pas l'instinct belliqueux qui les a poussés à la conquête mais, selon eux, la mission confiée à leur Grand Khan par le ciel : celle d'établir l'ordre dans l'univers tout entier.

Au moment où les armées mongoles vont s'ébranler dans toutes les directions, les aires de civilisation, l'Europe chrétienne, y compris la Russie, le Moyen-Orient musulman et la Chine offraient un état de désunion tel qu'il ne leur était guère possible d'opposer une résistance sérieuse aux envahisseurs. Les principautés russes, premiers des Etats chrétiens à subir le choc mongol, étaient très affaiblies par les luttes intestines. L'ancienne capitale, Kiev, avait perdu sa puissance. La prépondérance de la nouvelle, Vladimir, était contestée à la fois par ses voisines Rostov, Rjasan et Tver et par la puissante principauté de Voihynie-Galicie. Les régions du Nord - Novgorod, Pskov et Polock étaient engagées dans une âpre lutte contre les Lithuaniens païens et contre les catholiques, c'est-à-dire les Suédois, les Allemands connus sous le nom de Porte-Glaive et de chevaliers teutoniques.

Les victoires remportées en 1240 et 1242 par le prince Alexandre de Novgorod surnommé Nevskij ont repoussé l'ennemi du côté Nord. Par contre, sous l'assaut mongol, les villes russes tombaient les unes après les autres.

Pour la première fois, les Mongols apparaissent dans les steppes de la Russie méridionale au printemps de 1222. Ils traversent la chaîne caucasienne et ils se heurtent aux Polovcy. Ceux-ci appellent les Russes à leur secours. La rencontre décisive entre le détachement mongol et l'armée alliée des Polovcy et des princes de la Russie méridionale, ceux de Kiev, de Galic, de Cernigov a lieu en mai 1223, sur les rives de la Kalka, petit fleuve côtier de la mer d'Azov. Les Mongols écrasent leurs adversaires. Ils les écrasent au sens propre du terme : les princes russes furent placés sous des planches et toute la cavalerie mongole passa au galop sur ce plancher improvisé. Puis les Mongols s'en retournent en Mongolie en passant par le Nord de la mer Caspienne.

Leur principale campagne en Russie ne commence que treize ans après la bataille de Kalka. En automne 1236, la grande armée - quelque 150 000 guerriers - s'ébranle. Selon les dispositions habituelles, elle s'avance sur trois colonnes, les ailes nord et sud devant couvrir la marche du principal corps de bataille. Sur le flanc nord, il s'agit d'éliminer le danger représenté par le royaume turc musulman de la Bulgarie, de la Volga-Kama. Les Bulgares sont écrasés dès le début de la campagne. Sur le flanc sud, l'armée mongole se heurte aux Polovcy et aux Alains, nomades iraniens. Ceux-ci se montrent courageux et résistent très longtemps, jusqu'en 1239. Pendant ce temps, l'armée centrale, sous le commandement de Batyj, envahit la Russie. Batyj s'attaque directement aux riches principautés de la Russie du Nord-Est. En décembre 1237, il se présente à 1'improviste devant Rjasan. Le prince Fédor essaie de l'arrêter en lui offrant des cadeaux, mais le Khan veut sa femme. Le prince refuse, on le tue et les Mongols assiègent la ville. Cinq jours plus tard, Rjazan est prise, la femme du prince avec son petit enfant se jette du haut du clocher. Les habitants réfugiés dans l'église sont brûlés, les autres restés sans abri sont égorgés; la ville est réduite en cendres. Pénétrant ensuite dans la zone forestière, les Mongols prennent et détruisent Moscou, alors simple petite bourgade, mais important carrefour routier. Vladimir, la ville la plus importante de la Russie du Nord-Est est prise d'assaut en février 1238 et incendiée. La famille du Grand-Prince périt dans le désastre. Le Grand-Prince avec sa troupe est poursuivi et encerclé non loin de la ville (cf. sur les rives de la Sit). Après une bataille de deux jours, l'armée russe est entièrement anéantie et le Grand-Prince tué.

Cette victoire fut décisive. Les Mongols purent saccager sans retenue les principautés du Nord-Est, ne rencontrant que peu de résistance, tant était grande la terreur qu'ils inspiraient. Toute la Russie septentrionale fut ravagée, seule Novgorod échappa à la destruction. En effet, à la fin de mars, les avant-gardes mongoles arrivées à moins de 100 km de la ville furent contraintes de faire demi-tour en raison du dégel qui transformait les chemins en marécages infranchissables par leur cavalerie. L'armée de Batyj prit la direction du sud et passa l'année 1239 à faire reposer ses cavaleries dans les steppes de la mer Noire.

L'assaut mongol reprit en 1240 en direction des principautés russes du Sud-Ouest. Sur le chemin, la petite ville de Kozelsk arrête les Mongols pendant sept semaines. Ce n'est que lorsque tous les habitants furent massacrés que Kozelsk fut prise. L'offensive se poursuivit par la destruction de Perejaslavi et de Cernigov. A la fin de 1240, Kiev fut mise à sac.

Après quelques mois de repos, l'offensive fut relancée. Le premier objectif en était la Hongrie, mais, au-delà, c'est toute l'Europe qui était menacée.

Suivant sa stratégie, Batyj divisa ses armées en trois détachements. L'aile Nord passa la Vistule et défit les Polonais. Après avoir pris et détruit Cracovie, elle se heurta pour la première fois à la Chevalerie européenne - une grande armée commandée par le duc de Silésie comprenant des détachements polonais et allemands, et les chevaliers teutoniques. La bataille eut lieu près de Liegnitz en Silésie et se termina par l'encerclement et l'anéantissement de l'armée alliée. Les vainqueurs mongols coupèrent l'oreille droite des ennemis tués. On en compta neuf grands sacs. Après cette victoire, l'aile Nord traversa la Bohème et la Moravie pour rejoindre en Hongrie l'aile Sud qui avait traversé en les ravageant la Moldavie et la Boukovine. L'armée centrale de Batyj avait, elle, forcé les Carpathes et débouché également dans la plaine hongroise. L'armée hongroise fut écrasée.

En l'hiver 1241-1242, les éléments avancés de l'armée mongole atteignirent les rives de l'Adriatique. Ses autres avant-gardes se dirigeaient vers Vienne. Le gros de l'armée allait s'ébranler à son tour quand un courrier arriva de Mongolie. Il apporta la nouvelle de la mort du grand khan Oughédé. Batyj, l'un des principaux candidats au trône suprême, retourna à marches forcées vers l'Est. L'Europe occidentale était sauvée de la catastrophe.

Après la mort du grand khan, les Mongols se retournèrent contre les Etats musulmans de l'Orient, contre la Chine et la Mandchourie. L'offensive continua encore pendant quelques décennies. Durant ces années, l'Empire mongol subit une évolution rapide : jadis familial et clanique, il devint une fédération d'Etats (khanats) appuyée sur une solide bureaucratie centrale. L'Empire demeurait uni malgré les conflits entre ses différentes parties. Le pouvoir mongol reposait sur la grande loi impériale : la Jasa de Gengis-Khan proclamée par l'assemblée de 1206. Cette loi, considérée comme d'essence divine, fut appliquée jusqu'à l'écroulement de l'Empire avec une rigueur impitoyable. Les prescriptions de la Jasa contenaient des considérations morales, telles que le respect aux vieillards et aux pauvres, la protection des innocents et des sages ou encore la condamnation des méchants. La Jasa contenait également les règles du droit international et du droit public en énonçant d'une manière détaillée l'organisation de l'administration civile et de l'armée. Enfin, elle posait les principes du droit pénal, du droit civil et du droit commercial. Le droit pénal et le droit commercial étaient, comme on peut s'y attendre, d'une sévérité exceptionnelle.

La haute idée que les Mongols se faisaient de la mission confiée à leur khan par le ciel, le respect religieux dont ils entouraient la Jasa, enfin la discipline de fer appliquée avec une rigueur impitoyable, expliquent l'efficacité et la compétence de l'administration impériale.

Jusqu'au XIVe siècle, la société mongole resta une société de conquête et, pour cette raison, l'armée resta l'élément essentiel de l'administration. L'Empire était divisé en districts militaires correspondant aux unités de mille et de dix mille combattants dont les commandants étaient en même temps gouverneurs des provinces. Parallèlement à l’administration militaire, on trouvait une bureaucratie civile, très développée et d'une rare efficacité. Dès le début, ses chefs étaient choisis parmi les étrangers, les Chinois, les Iraniens. L'administration formait un véritable corps d'élite efficace dont l'honnêteté devait frapper tous les contemporains habitués à l'arbitraire des régimes féodaux de l'époque. Seulement les postes clés dans les trois départements essentiels restaient entre les mains des seuls chefs mongols tant que dura l'Empire. C'était : la justice, le service des postes et l'administration des impôts. Le service des postes (jam), géniale invention des nomades, fut la plus belle réussite de l'Empire et c'est grâce à son efficacité, peut-on dire, que l'unité de l'immense Empire put être préservée pendant une période relativement longue. Tout l'Empire était couvert d'un réseau dense de relais postaux grâce auquel les ordres partis de la capitale pouvaient atteindre dans un minimum de temps les coins les plus reculés de l'univers mongol. On cite à titre d'exemple, la fantastique vitesse de 335 km par 24 h. du messager porteur de la nouvelle de la mort du grand khan à Batyj qui dut parcourir toute l'Asie et la moitié de l'Europe, de Qaraquorum à la Transylvanie.

L'administration des impôts régissait avec une dureté sans faiblesse le système très complexe de tributs imposés aux peuples vaincus. De ce point de vue, l'Empire pourrait se présenter sous un jour assez sinistre de régime autoritaire, policier et oppressif. Mais, heureusement pour les peuples conquis, le régime mongol avait un trait spécifique, également très moderne et bien anachronique dans une époque de fanatisme et d'intolérance : une large tolérance religieuse.

De ce fait, les Mongols ne se mêlaient pas aux affaires intérieures des pays conquis. Cette particularité de leur domination pose un problème aux historiens : le "joug" ou la "paix" mongole ? En effet, l'énorme Empire liait les différents peuples tout en les protégeant des guerres locales. Les commerçants pouvaient accompagner leurs caravanes sur de grandes distances sans risque, le plus large échange culturel libre de toute idéologie officielle favorisait le redressement des pays conquis après l'invasion, et leur développement.

Quels étaient, par exemple, les rapports entre la Russie, un pays sous le joug et la Horde d'Or, une partie de l'Empire mongol le plus proche de la Russie ?

La Horde d'Or, fondée dans les années quarante du XIIIe siècle par Satyj, s'étendait de la Volga, à l'Ouest, à l'Ob à l'Est, dans la zone des steppes entre les mers Noire, Caspienne et d'Aral. La capitale se trouvait sur la basse Volga, dans la région de la ville actuelle d'Astrakhan et s'appelait Saraj.

La Russie territorialement n'entrait pas dans la Horde; elle n'était pas non plus occupée par les envahisseurs. Elle dépendait de la Horde. En quoi consistait cette dépendance ?

En premier lieu, toute la population payait le tribut. Il n'y avait qu'une seule exception : les ecclésiastiques. Ils étaient dispensés de cette obligation. Deuxièmement, la Russie devait fournir un certain contingent de guerriers à l'armée mongole. Un garçon russe sur dix était amené de force à la Horde d'Or et, là-bas, il était élevé en tant que guerrier. Troisièmement, la Russie devait entretenir les postes. Enfin, le pouvoir du khan était absolu et les princes russes devaient le respecter sans conteste.

Au début, c'était les fonctionnaires du khan baskaki qui percevaient le tribut. Ils venaient de Saraj spécialement pour cela, accompagnés par leurs suites militaires. Peu après, le khan cessa d'envoyer les baskaki en confiant la collecte du tribut au Grand-prince.

Le titre de Grand-prince était donné par le khan à celui des princes russes qui payait le tribut le plus élevé. C'est pourquoi les princes russes commencèrent tôt à chercher les bonnes grâces des khans pour obtenir le "jarlyk", lettre patente qui permettait à son porteur d'être le souverain de toute la Russie y compris Novgorod. Jusqu'au XIVe siècle, la dignité de Grand-prince appartenait aux princes de Vladimir. Au début du XIVe siècle, une lutte sanglante et longue s'engagea pour l'acquisition de ce titre entre Moscou et Tver, la plus puissante alors des principautés voisines de Moscou.

L'exemple de la lutte entre Moscou et Tver est très significatif pour caractériser les rapports de la Horde avec la Russie. La chronique raconte que le prince Mikhail de Tver qui luttait avec le prince de Moscou, Jurij, réussit à acheter le jarlyk de Grand-prince chez les Mongols. En effet, chacun des deux princes russes s'efforçait de surenchérir aux offres de l'autre, et en fin de compte, ce fut Mikhail qui obtint le "jarlyk". A la suite de calomnies et d'intrigues incessantes, Mikhail réussit à acquérir les bonnes grâces du khan. Son adversaire Jurij de Moscou fut tué en 1319 dans la Horde. Mais la lutte entre Tver et Moscou n'était ainsi qu'à demi terminée. Le seul frère survivant de Jurij, Ivan Danilovic, lui succéda sur le trône de Moscou et continua la lutte. En 1327, à Tver, il y eut un soulèvement du peuple contre les Mongols. Les actes de violence que l'envoyé mongol Sevkai s'était permis envers les habitants de Tver et leurs princes, avaient donné aliment au bruit, incroyable en soi, qu'avec ses Mongols, Sevkai voulait prendre lui-même le pouvoir en Russie et remplacer la croix par le croissant.

Le jour de l'Assomption, comme une grande quantité du peuple était venue en ville, tous les Mongols, même les marchands de la Horde, furent égorgés : ce fut un bain de sang. Rien ne pouvait paraître mieux venu à Ivan Danilovic, prince de Moscou. Il se hâta vers le khan, revint avec une armée de 50 000 Mongols, et comme exécuteur des ordres du khan, il transforma en désert les villes et les campagnes de son ennemi. Ainsi, en 1328, Ivan Danilovic rapporta de la Horde le "jarlyk" de Grand-prince en récompense de ses services d'incendiaire, services qu'il avait rendus contre son propre oncle, le prince de Tver.

C'est sur des intrigues indignes et des cruautés sanglantes envers une maison princière proche parente et par une soumission rampante vis-à-vis du khan, que s'est élevée la puissance de Moscou. Aucun des princes n'est allé porter ses hommages au khan plus souvent qu'Ivan Danilovic et il était toujours un hôte bien accueilli, car il n'avait jamais les mains vides.

En 1378, le prince de Moscou, Dmitrij, refusa de payer le tribut à la Horde. Alors, le khan Marnaj amena son armée en Russie. La bataille décisive eut lieu sur les bords de la rivière Neprjadva, affluent du Haut Don dans le champ "des Bécasses" (Kulikovo pole), le 8 septembre 1380. Ce fut un énorme massacre où périt la fleur des guerriers des deux côtés. A la fin du jour, les Mongols avaient subi une défaite complète. La victoire russe fut cependant sans lendemain, car la Horde, sur le point de s'écrouler, fut sauvée par Tokhtamys, khan de la Horde Blanche, dont le centre se trouvait à l'est de l'Oural. En l'hiver 1380, Tokhtamys, éliminant Mamaj, réunifia les deux Hordes, puis se retourna contre les Russes. Souzdal, Vladimir et Moscou (le 26 août 1382) furent de nouveau sacagées en 1382. En 1408, pour réaffirmer la puissance mongole sur la Russie, un lieutenant du khan, Edigej, ravagea le pays, brûla Niznij Novgorod et assiégea Moscou. Le joug était rétabli jusqu'à la fin du siècle.

En 1480, le Grand-prince de Moscou, Ivan III, entreprit à nouveau de secouer le joug mongol. Cette fois-ci, le moment avait été bien choisi ; la Horde d'Or était morcelée et faible. Le khan Akhmat, souverain de ce qui restait de la Horde d'Or, marcha contre Moscou, mais n'osa pas attaquer les troupes russes qui lui barraient la route. Pendant plusieurs semaines, les adversaires s'observèrent par-dessus le fleuve Ugra, puis le khan s'en retourna à Saraj. C'était la fin du joug mongol. Vingt ans plus tard, les Tatars de Crimée prirent Saraj et détruisirent la Horde d'Or.

LE PROBLEME DU JOUG MONGOL

Aux XVIIIe et XIXe siècles, l'intelligentsia russe s'est interrogée souvent sur ce problème angoissant : pourquoi la Russie, comparée à l'Europe occidentale, est-elle un pays "arriéré"?

Les réponses apportées variaient selon les tendances politiques de chacun, mais tous s'accordaient sur un point : l'importance primordiale, pour ce retard, du joug mongol qui, pendant plus de deux siècles, pesa lourdement sur la Russie.

Pour les premiers historiens russes, pour ceux du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, il n'y avait aucun doute : le joug mongol est la cause première du retard russe. Ainsi, pour Karamzine (1765-1826), l'auteur d'une célèbre "Histoire générale de la Russie depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1611", l'invasion de Batyj a porté un coup mortel à la Russie. "L'ombre de la barbarie obscurcit l'horizon de la Russie et lui cacha l'Europe, au moment même où celle-ci s'éveillait à la civilisation". Voilà comment Karamaine s'exprime sur l'effet de la conquête mongole.

Pire encore fut l'empreinte du joug mongol sur le caractère national des Russes. Karamzine estime que "la nature même des Russes de son temps porte encore la marque ignoble qu'y a imprimée la barbarie mongole". Pour lui, le caractère tyrannique, oppressif du pouvoir est l'héritage direct de l'époque mongole.

Au milieu du XIXe siècle, l'attitude se nuança. L'historien Solovev n'accorde à la domination mongole qu'une importance relative, le destin de la Russie et son retard étant déterminés par des facteurs internes. L'historien Kostomarov, auteur du livre «Les débuts de l'autocratie dans l'ancienne Russie », insiste sur l'importance du facteur mongol, mais c'est pour souligner son côté positif. Pour Kostomarov, le joug imposé à toutes les principautés russes sans distinction, à tous les Russes, des princes puissants aux humbles paysans, a fait du bien en ce sens qu'un pays morcelé se transforma en un Etat unifié.

On trouve la même conclusion chez Klucevskij. Pour lui, la Russie des princes des Udely d'avant l'invasion n'avait que bien peu de chances de former un Etat unifié. C'est grâce au khan de la Horde d'Or déléguant son autorité avec la lettre patente, le jarlyk, au prince de Moscou que cette unité a pu se faire.

Les premiers historiens soviétiques, en la personne de Pokrovskij, adoptèrent une position plus avancée encore. Le joug mongol aurait été un phénomène éminemment "progressiste" puisqu'il acheva brutalement le processus de décomposition de la vieille Russie prémoscovite et imposa une Russie nouvelle. Etat centralisé et unitaire.

A l'époque stalinienne, avec la ligne "patriotique" de l'historiographie soviétique, avec son exaltation du passé grand-russien, la domination mongole cessa d'être considérée comme un facteur historique positif. Cette attitude anti mongole est résumée dans le livre de Grekov et Jakubovskij (cf. la bibliographie). "La plus lourde part de la domination mongole reposait sur les épaules des masses laborieuses et si l'Etat moscovite a pu se fonder, ce n'est pas la Horde qui l'a créé, il est né malgré le khan pour protéger la Russie tout entière contre les Mongols."

Grekov et Jakubovskij ont fait une étude remarquable sur la Horde d'Or et la Russie sous la domination mongole, mais leur interprétation du joug est simpliste. Il convient de nuancer leur jugement.

En analysant les effets de la conquête mongole sur l'économie russe, il faut constater que les destructions de la campagne de Batyj ont été réellement énormes. Les pertes en vies humaines atteignirent au moins 10% de la population totale. De plus, elles furent souvent irréparables en raison de la coutume mongole de déporter les meilleurs artisans. La Russie perdit ainsi, parfois définitivement, certains métiers d'art si brillants à l'époque kievienne, tels que le travail des émaux, l'orfèvrerie, la céramique polychrome, le travail du verre, l'art de sculpter les pierres et même l'art des icônes qui, au XIVe siècle, ne fleurit plus qu'à Novgorod et à Pskov, les seules villes épargnées par la tempête mongole. En général, tous les métiers industriels, la métallurgie notamment, connaissent un déclin aux XIIIe-XVe siècles et ne renaissent qu'au XVIe siècle.

L'agriculture et le commerce, en revanche, furent protégés et encouragés par les Mongols. Les khans de la Horde d'Or étaient principalement intéressés au commerce Nord-Sud, et c'est pour cela que l'extraordinaire prospérité de Novgorod date de cette époque : Novgorod mettait en contact les villes hanséatiques de la Baltique avec la Méditerranée, notamment avec l'Egypte, alliée fidèle de la Horde d'Or ou avec les colonies génoises de la Crimée. Le commerce fut une des causes de la montée et de l'épanouissement de Moscou.

Les faveurs accordées par les khans à l'Eglise russe l'ont rendu riche, forte et indépendante du pouvoir princier, ce qui a facilité la renaissance spirituelle et culturelle de la fin du XIVe siècle, renaissance caractérisée par la floraison des monastères et l'épanouissement de l'art des icônes qui atteint son sommet avec Andréj Rublev au début du XVe siècle.

L'influence mongole sur le gouvernement, l'administration et sur les représentations populaires du pouvoir se révèle négative et positive en même temps. Négative, par exemple, quand nous pensons que les Mongols favorisaient la décadence de l'institution du vece, décadence commencée cours des luttes fratricides. Négative, également, si l'on pense à l'instauration de l'autocratie, du système administratif arbitraire ou encore du droit pénal ou criminel marqué par la cruauté. Mais on trouve dans le domaine même de l'administration des traits positifs, notamment l'organisation des postes et de la perception des impôts. L'organisation militaire russe s'est inspirée du modèle mongol comme étant le plus avancé à l'époque.