HISTOIRE DE LA RUSSIE ET DE L’URSS

Tamara KONDRATIEVA - INSTITUT NATIONAL DES LANGUES ET CIVILISATIONS ORIENTALES

VI  LES VILLES AVANT LA CONQUETE MONGOLE

Contexte économique du développement urbain russe

II existe une liaison étroite entre le développement des villes et la circulation monétaire. Aux VII-XIB siècles, le monde musulman arabe, où s'est produite une concentration d'or et de monnaie, apparaît comme le centre - et l'origine d'un vaste mouvement de renaissance urbaine qui s'est propagé le long des grandes routes commerciales. L'appel à la consommation parti des centres urbains musulmans comme Damas, Cordoue, Bagdad, Fès, provoque 1'amplification de l'essor urbain dans les territoires perses conquis. Le renouveau des villes dans l'ancien domaine byzantin, l'Espagne rurale et l'Afrique du Nord nomade; les progrès de Byzance, l'extension urbaine dans l'Afrique orientale et dans la région des fleuves russes et de la Baltique (on a trouvé d'immenses dépôts de monnaies arabes le long des fleuves russes, sur les bords de la Baltique et jusqu’en Islande). Enfin, la dernière vague de ce large mouvement commandé par le monde musulman atteint l'Occident, où l'activité urbaine reprend aux IXe siècles. Au XI° siècle on assiste à un transfert de l'or musulman vers d'autres régions. Les villes musulmanes tombent en décadence et ce sont les villes européennes qui accèdent à la prospérité.

Dans cette conjoncture économique mondiale, la Russie aurait compté au Xe siècle plus de 20 villes (cf. carte). Les villes se développaient, leur nombre grandissait. On sait que la Russie fut connue de ses voisina, dans les sagas varègues, comme le "pays des villes" (Gardariki). S'il est évident que la Russie étonnait ses voisins par le nombre de ses villes, combien y en avait-il exactement ? Les sources ne précisent pas le nombre. Les chiffres proposés par les historiens varient de 50 à 300 avant la conquête mongole. Si l'on compte tous les petits bourgs comme le fait l'académicien Tikhomirov dans son livre, «Les villes anciennes de la Russie », le nombre s'élève à quelques 300. Si l'on choisit des critères plus rigoureux de définition des villes, on est amené à une cinquantaine avant la conquête mongole. On peut, et il faut admettre un développement réel de la vie urbaine entre le IXe et le XIIIe siècle, mais pas autant que le prétend Tikhomirov. On pourra retenir le chiffre de 50, unanimement accepté par les historiens du XIXe siècle et par la plupart de ceux d'aujourd'hui.

L'aspect des villes russes à l'origrine

La partie essentielle d'une ville était une enceinte formée d'un mur de bois de chêne, entouré d’un rempart. C'était le gorod proprement dit ou le detinec ou encore le kreml comme on le dira à partir du XIVe siècle. Là se trouvait généralement la maison princière pour la capitale des principautés ou bien l'habitation de l'administrateur local ; les dépôts d'armes et de munitions, une sorte de donjon, les "cours de siège" (osadnye dvory), maisons vides en temps de paix destinées à abriter les citadins en cas de siège, les demeures des boyards, des fonctionnaires et des gens d'armes. Dans cette partie centrale de la ville se situait aussi la cathédrale ou l'église.

L'agglomération urbaine était assise autour de ce centre fortifié et s'appelait posad. Les citadins (marchands, artisans, paysans-cultivateurs, journaliers agricoles, paysans fugitifs etc.) habitant cette partie de la ville, étaient désignés sous le nom de posadskie ljudi (les gens du posad).

La troisième zone s'appelait sloboda. Elle était formée des faubourgs établis postérieurement à la suite du développement consécutif de la ville. Ces faubourgs ou villages francs (sloboda signifie franchise) étaient peuplés par les paysans auxquels les princes ou les grands seigneurs accordaient certaines franchises pour la période d'installation. Pendant un délai de dix à vingt ans, les paysans jouissaient d'exemptions fiscales et de l’immunité administrative et judiciaire. Ainsi, les slobody faisaient corps avec la ville topographiquement mais s'en trouvaient séparés juridiquement.

L'aspect de la Russie urbaine était assez différent de celui des pays orientaux et même occidentaux. En Orient musulman, dans les villes comme Bagdad, on trouve non seulement des maisons basses largement étalées, mais aussi des maisons à sept ou huit étages où vivaient jusqu'à trois cents personnes, avec des canalisations et l’eau aux étages. La population de Bagdad ou de Byzance dépassait un million d'habitants. Damas, Cordoue, Le Caire comptaient de trois à sept cent mille habitants.

En Occident, les villes étaient moins grandes et ne dépassant guère trente ou quarante mille habitants, mais entourées de murailles et dominées par de nombreux monuments de pierre, elles faisaient figure de vraies villes. En Russie, les villes étaient plus petites, sauf Novgorod, Kiev, Sinolensk. Leur aspect extérieur était constitué par la masse grise des isbas construites en rondins et entourées par des enceintes de bois. Les églises étaient également de bois et s'accordaient avec le style des habitations. Les églises, dans leur belle architecture de pierre, étaient de somptueuses exceptions, à Kiev ou à Novgorod.

Au XIIIe siècle, 1'architecture de pierre, développée à Kiev ou dans la région de Souzdal, périt dans le désastre des invasions nomades. Pendant tout un siècle, le pays n'a plus connu d'autres constructions que de bois et même, dans la période suivante, les édifices de brique ou de pierre étaient extrêmement rares et de petite envergure.

Les premières fortifications de pierre apparaissent dans la seconde moitié du XIVe siècle : le grand prince Dmitrij construisit le Kremlin primitif de Moscou en 1167. Nijni Novgorod s’entoura de murailles de pierres en 1372.

Organisation de la vie urbaine et rôle des villes dans l'histoire de la Russie avant la conquête mongole.

Les premiers princes de Kiev avaient établi la dépendance politique des régions à l'égard de Kiev. Cette dépendance était entretenue par les lieutenants (posadniki) et s'exprimait par les redevances que les régions payaient au Grand prince de Kiev. Après la mort de Jaroslav, cette soumission s’efface. Les princes régionaux remplacent les redevances fixes par des dons bénévoles et irréguliers. Ils cherchent à échapper à 1'emprise du pouvoir central. Mais, tout en gagnant de l'indépendance "par en haut", les princes régionaux se trouvent de plus en plus contraints "par en bas". Le déplacement incessant du prince régional d'un trône à un autre, les discordes qui en résultaient nécessairement, dépréciaient son autorité territoriale. Le prince ne s'attachait pas au lieu de son pouvoir par des liens dynastiques ni même par des liens privés. Il venait et bientôt, quand le tour de succession le demandait, s'en allait.

La population régionale recherchait tout naturellement un pouvoir local qui fût stable, autour duquel elle pût se grouper, qui restât en place de façon permanente et qui ne dépendît pas des pérégrinations du prince. Et elle le trouva dans le vece. Le vece (littéralement : lieu où l'on parle, parlement) était formé par toute la masse des citoyens constitués en assemblée générale. A Kiev et à Novgorod, l'origine de ces assemblées remonte au temps de la lutte de Jaroslav pour le pouvoir en 1015. Vers la fin du XIe siècle, le vece devient un phénomène général des villes russes. Chaque ville régionale possède le sien. Une ville régionale est le centre d'une région. Novgorod, par exemple, avait une région étendue sur une immense superficie. Outre la ville, elle comprenait cinq provinces ou pjatina, dans chacune desquelles il y avait des villes cadettes, telles Pskov, Izborsk, Staraja Rusa, Ladoga etc. Au-delà de ces provinces étaient les terres ou volost, conquises et colonisées par les habitants de Novgorod. Elles s'étendaient jusqu'à atteindre, au Nord, la Mer Blanche et, à l'Est, la chaîne de l'Oural.

Le vece élisait les autorités municipales : le posadnik, le tysjackij (chef de la milice municipale) et les tiuny (juges du "menu peuple"). La milice municipale ou opolcenie était totalement distincte de la druzina du prince, et beaucoup plus considérable que celle-ci. Cette milice atteignait à Novgorod jusqu'à 20 000 hommes, tandis que la druzina la plus puissante ne dépassait pas 3 000 guerriers. La milice était mobilisée en cas de guerre. Ainsi la ville possédait sa propre troupe.

Le vece intervenait dans les affaires des princes. Ceux-ci devaient tenir compte de cette force, lui sacrifier et conclure avec les villes des conventions politiques. Les accords stipulaient les devoirs du prince et ses droits, conditionnant le fonctionnement de la justice princière et, comme à Novgorod par exemple, lui imposant certaines restrictions de son pouvoir :

1°) ne pas rendre justice sans la présence du posadnik ?
2) ne pas distribuer les provinces à ses lieutenants sans le conseil du posadnik;
3°) ne pas acquérir d'immeuble dans la ville. Il lui est interdit daller chasser où il veut, de faire paître ses chevaux dans un autre lieu que le pacage assigné par avance. Il ne peut constituer de dépôt de poisson que là où le vece le lui permet;
4 °) choisir les gouverneurs provinciaux parmi les citoyens novgorodiens, etc.

Ainsi l'activité régionale des princes était-elle limitée par les assemblées des villes.

Nous trouvons de ces conventions à Kiev même. En 1146, après la mort du grand prince Vsevolod, son frère Igor devait occuper le trône conformément à une convention passée avec les Kiéviens. Les Kiéviens, assez éprouvés sous Vsevolod par les juges du prince, s'insurgèrent et exigèrent d'Igor qu'il jugeât dorénavant lui-même les citoyens. Igor dut s'engager devant les Kiéviens à ce que le juge désormais serait nommé après consultation et accord de la ville, c'est à dire de son vece. Igor ne tint pas sa parole et le vece décida de l'expulser. Igor refusant de s'en aller, le vece le fit mettre à mort. Et c'était bien son droit : si le prince provoquait le mécontentement de la ville par sa mauvaise administration, par des abus ou par sa conduite personnelle, le vece pouvait juger et expulser le prince en "lui montrant le chemin libre", comme dit le chroniqueur.

Ainsi la ville avec son assemblée était un facteur puissant dans les considérations politiques du prince. Sans trop empiéter sur les prérogatives du sang princier, les villes à vece se considéraient en droit de conclure des accords avec les différents membres de la famille princière.

Le posadnik et le tysjackij relevaient aussi du vece comme tribunal suprême : ils pouvaient être jugés par lui, destitués, punis par l'exil avec confiscation de leurs biens ou même mis à mort. Le vece établissait les impôts au profit du prince et des autorités municipales, ainsi que les impositions spéciales en temps de guerre. Enfin, le vece prenait part à la déclaration de guerre et à la conclusion de la paix, ce qui s'explique par la participation de la milice municipale aux campagnes militaires.

Le vece, le posadnik et le tysjackij représentaient les autorités régionales car leurs compétences s'étendaient non seulement à la ville-même, mais encore aux villes cadettes et à toute la région. Les villes cadettes sans vece étaient censées participer au vece de leur ville principale (si cette dernière avait le temps de les prévenir en faisant sonner une cloche au son très particulier et qui s'entendait de très loin).

Quant à la ville elle-même, elle avait une organisation par quartiers et par rues (les sotni). L'organisation professionnelle des citoyens groupait les marchands en guildes (rjad) avec leur chef (le starosta). Les artisans avaient aussi leurs corporations et leurs syndics, comme par exemple les charpentiers de Novgorod. Il faut noter que la division du travail, la spécialisation des tâches n'étaient pas encore très développées, bien qu’on compte quelques dizaines de métiers différents à Kiev. Les citadins s'efforçaient encore de subvenir à leurs propres besoins. Les échanges dans les villes, entre villes, entre ville et campagne étaient minimes.

Cette description des villes régionales et de leur pouvoir croissant est valable pendant environ deux siècles, du début du XI" à la fin du XIIe siècle. Le grand rôle joué par les villes à cette époque n'est pas dû exclusivement au développement intérieur de la Russie mais aussi au fait qu'elle restait encore ouverte au monde.

L'évolution comparée de l’Europe et de la Russie

C'est précisément aux XIe et XIIe siècles que les villes européennes connaissent leur épanouissement. Cela est dû à plusieurs facteurs : l'invasion des Normands fait s'unir les habitants des villes pour relever les murailles, la lutte contre l'oppression féodale, le développement du commerce dû aux croisades, la séparation de l'artisanat et de l'agriculture; l'existence de corporations de marchands et d'artisans.

En accroissant leur force, en devenant plus riches et plus prospères, les villes connaissent un mouvement d'émancipation. La plupart d'entre elles arrivent lentement au cours des XII et XIII siècles au rang de villes libres, organisées en communes et indépendantes du seigneur. D’autres améliorent leur situation en obtenant le statut de villes franches, moins dépendantes du seigneur.

La lutte des villes pour leur indépendance a beaucoup influencé la marche de l'histoire en Europe. C'est dans cette lutte que sont nées les premières libertés civiques (droit de vote et d'éligibilité). C'est grâce à cette lutte que les notions de société, de liberté et d'intérêts communs feront leur première apparition.

En Russie, à partir de la fin du XIIe siècle, la situation des villes commence à évoluer de manière différente. Plusieurs facteurs provoquent leur décadence politique et leur destruction. A commencer par le déclin du commerce, les luttes fratricides et les invasions des nomades des steppes qui forcent la population à quitter la région du Dniepr pour chercher refuge dans la zone boisée de la Haute-Volga. La Russie volgienne remplace celle du Dniepr.

Cette Russie du Nord-Est (severo-vostocnaja Rus) est divisée non plus en régions urbaines, mais en principautés. Là, les villes se trouvent sous la dépendance des grands propriétaires terriens. Suivant le régime du sol sur lequel elles étaient fondées, les villes étaient "noires", dépendaient du palais princier ou appartenaient aux institutions ecclésiastiques et même aux propriétaires particuliers et elles leur devaient des redevances qui correspondaient à ce régime. Ordinairement la situation juridique des citadins dépendait, elle aussi, du régime du sol sur lequel la ville était bâtie.

Les villes domaniales jouissaient des mêmes immunités que les domaines agricoles et leurs habitants relevaient de la juridiction seigneuriale. Les villes établies sur les terres "noires" - et elles étaient les plus nombreuses - formaient des communes, en tous points semblables aux communes rurales des paysans indépendants. Elles étaient sujettes à la juridiction des agents princiers et leur servaient de résidence.

Dans la Russie de Kiev, l'élément organisateur et directeur de l'ordre politique et économique était la ville marchande. Dans la Russie du Nord-est, ce rôle est repris par le prince, héritier patrimonial de sa principauté.

Andrej Bogoljubskij (1157-1174) fut le premier à violer les relations établies entre le prince et le vece. D'après l'usage il devait siéger et gouverner dans une ville à vece en coopération et en accord avec l'assemblée. Dans sa principauté, il y avait deux villes à vece, Rostov et Suzdal. Andrej n'aimait ni l'une ni l'autre et s'installa dans une petite ville, Vladimir-sur-Klazma où le vece n'avait pas coutume de s'assembler. Il reporta sur Vladimir tous ses soins, la fortifia et l'orna. Il bâtit la magnifique cathédrale de l'Assomption. En agrandissant la ville, Andrej la peupla de marchands, d'artisans et d'ouvriers de toutes sortes. Grâce à quoi la ville cadette de Vladimir l'emporta par la richesse et la population sur les villes aînées de Rostov et de Suzdal. Ainsi la ville régionale cède la place au prince son rival.

Les villes affaiblies politiquement étaient mises à l'épreuve par les guerres fratricides. Dans ces querelles, les princes avaient pour habitude de dévaster la contrée ennemie. Dès qu'ils avaient fait irruption sur les terres d'un parent rival, ils mettaient le feu à ses villes et ses villages et détruisaient sa "vie", c'est à dire ses réserves agricoles, blé, troupeaux. Ils avaient également pour habitude de faire le plus grand nombre de prisonniers possibles, qui ensuite étaient réduits en esclavage et installés sur les domaines du prince et de ses hommes. Après l'attaque malheureuse dirigée par Andrej Bogoijubskij contre Novgorod (1169), on a vendu dans cette ville des prisonniers de Suzdal à raison de deux nogaty par tête (une chèvre ou une brebis à 1'époque se payaient six nogaty, et une jument soixante }. La dévastation de Kiev en 1169 par le prince de Suzdal, Andréj Bogoljubskij, précède de presque un siècle celle des Mongols. Encore un autre exemple : en 1216, les Novgorodiens envahissent la région de Rostov et de Suzdal et infligent à cette principauté une défaite terrible sur la Lipitsa.

Une autre circonstance enfin, particulièrement désastreuse pour l'organisation sociale et la prospérité des villes et du pays en général, s'ajoute à celles ci-dessus énoncées : les invasions des nomades des steppes. Ces peuples furent le fléau historique de l'ancienne Russie. La défaite que Jaroslav infligea aux Pecenegi en 1036 nettoya les frontières pour un temps. Après la mort de Jaroslav, dès 1061, les nouveaux voisins du côté de la steppe, les Polovcy (Kumany ) entreprirent des incursions ininterrompues. La Russie lutte opiniâtrement contre ces barbares aux XIe et XIIe siècles. Cette guerre est l'objet principal de la narration du chroniqueur et de l'épopée populaire. Le dit des troupes d'Igor (Slovo o polku igoreve).

Les Polovcy réussirent même à s'infiltrer jusqu'à Kiev : en 1096, le khan Bonjak, "le Galeux", fut sur le point d'entrer dans la ville. Il força le monastère de Pecersk, le pilla et l'incendia. Des villes, des provinces entières furent dévastées. La terre de Perejasiav, la plus proche de la steppe, était exposée aux grands dangers : presque chaque année, et parfois plusieurs fois par an, les habitants de cette province subissaient le choc des Polovcy. Au cours du XIIe siècle, la terre de Perejasiav se dépeupla progressivement. Une vieille description géographique du sud-ouest de la Russie au XVIe siècle signale le lieu situé entre Perejasiav et Kiev comme un cimetière de paladins: "et là gisent les bogatyri russes".

La Russie faiblissait à combattre les barbares. Aucun traité de paix, aucune convention ne pouvait contenir leurs razzias et leurs pillages. Vladimir Monomah signa avec eux dix-neuf traités, leur donna quantité de vêtements et de bétail - en pure perte. Dans la même intention, les princes épousaient les filles des khans, mais le beau-père ne cessait pas pour autant de piller la province de son gendre et ne tenait aucun compte de cette alliance.

Ainsi, au début du XIII0 siècle, les villes anciennes perdent leur rôle important d'autrefois. Le vece disparaîtra définitivement sous la pression du pouvoir princier vers la fin du XIIIe siècle. Les nouvelles villes qui commencent à figurer dans les chroniques ne remplacent aucunement les anciennes dans la vie économique et aucune ne les remplacera jamais dans la vie politique. Les nouvelles villes ne devinrent pas des centres indépendants, avec un rôle directeur dans l'univers local. La ville régionale cessa de compter parmi les forces actives de la société.

Tel fut le destin commun des villes russes. Il y eut pourtant deux exceptions : Novgorod et Pskov. Ces villes entrèrent dans l'histoire comme des "républiques féodales" gardant leur ancienne organisation municipale à vece et leur indépendance : Novgorod jusqu’en 1478, Pskov jusqu'en 1510.

Le terme "république féodale" n'est guère justifié en fait. Au début de leur indépendance, ces villes se muent en républiques aristocratiques, gouvernées en fait par les boyards propriétaires et finirent avec une oligarchie rappelant celles des villes italiennes du Moyen-Age où quelques familles se disputent le pouvoir et attirent les masses de leurs côtés. Il ne faut d'ailleurs pas se faire d'illusion sur la démocratie des anciennes villes. Ces villes étaient administrées par deux aristocraties, celle des gens de service du prince et celle des marchands et des grands propriétaires. L'aristocratie de service était faîte des membres de la druzina princière, les boyards. L’aristocratie marchande qui ne servait pas et qui portait le nom «d'hommes meilleurs" (lucsie ljudi) dirigeait la société régionale au moyen du vece à composition populaire.