HISTOIRE DE LA RUSSIE ET DE L’URSS

Tamara KONDRATIEVA - INSTITUT NATIONAL DES LANGUES ET CIVILISATIONS ORIENTALES

V  LA FEODALITE EN RUSSIE ET EN FRANCE.

TABLEAU COMPARATIF (Définition selon M.Bloch)

On a donné le nom de féodalité à une organisation politique et sociale consistant en une hiérarchie militaire entre seigneurs, dont l'un - le suzerain, a concédé une terre en fief à l'autre et lui a promis sa protection, et dont l'autre - le vassal, recevant cette terre, s'est engagé envers le concédant à certaines prestations dont la principale était, à l'origine, le service des armes. Cet ordre, impliquant entre les deux parties un double rapport, territorial et personnel, était basé sur la constitution du fief.

On entendait par "féodal" ce qui concerne le fief, par "féodalité" tantôt la qualité de fief, tantôt les charges propres à cette tenure. Au XVIIIe siècle, on s'est avisé d'agrandir le sens de ces mots jusqu'à les employer pour désigner un état de civilisation.

Dans l'usage aujourd'hui courant, "féodalité" et "société féodale" recouvrent un ensemble imbriqué d'images où le fief, proprement, dit a cessé de figurer au premier plan. Le terme "féodalisme" est assez récent, il date du XIXe siècle. On entend par "féodalisme" un système social et économique.

Jusqu'au XXe siècle, l'historiographie, en la personne de Solovev, Kostomarov, Rozkov, Miljukov, Sergeevic", ne voulait pas reconnaître l'existence du féodalisme en Russie. Cette conclusion découlait de la conception générale de l'histoire qui expliquait le devenir historique par le développement des corps juridiques et des institutions étatiques, ce qu'on appelle «l'école historique du droit ». Ces historiens comprenaient la féodalité au sens étroitement juridique du mot. N'ayant pas trouvé en Russie les mêmes corps juridiques qu'en Occident, ils présentèrent son développement comme complètement différent. Même Kijucevski, qui signalait de nombreux traits communs à la société féodale occidentale et à la Russie des Udely, renonça en fin de compte à parler pour la Russie de féodalisme en tant que système de propriété, d'institutions et de rapports sociaux déterminés. Les historiens ne contestaient pas l'existence de certains éléments féodaux en Russie, au contraire, ils attiraient souvent l'attention sur les parallèles historiques, mais en ce qui concerne les bases du système, ils ne les considéraient pas comme féodales. En dépit des ressemblances, la nature du phénomène était différente, conclurent-ils. Leur argument principal était le suivant : le pouvoir suprême et la propriété suprême en Russie n'étaient pas représentés par la même personne, le roi, et la vassalité ne découlait pas de la propriété foncière.

Au début du XXe siècle, l'historien Pavlov-Silvanskij, pour la première fois, a employé la notion "féodalisme" pour la Russie. Et il le fait dans un sens très large. Au lieu d'une analyse exclusivement juridico-politique, il a opéré avec la méthode comparative pour suivre l'évolution sociale et économique de l'Occident et de la Russie. Ainsi "féodalisme" chez lui devint une notion qui désignait "un système social et économique". Cependant, cette interprétation entraînait Pavlov Cilvanskij vers un point de vue peut-être aussi extrême que celui de ses prédécesseurs : à la place du développement opposé à l'occidental, il présentait un développement identique à celui-ci.

Aujourd'hui, je vous propose de dégager les traits particuliers de l'évolution historique de la Russie des Udely. Et il ne faut pas dans cette recherche se laisser séduire par un vieux problème : le féodalisme a-t-il existé en Russie ou non ? Plus que la dénomination de cette période, ce qui nous intéresse, ce sont ses caractéristiques. Le "système féodal", comme le soulignait déjà Guizot, existait plus dans la théorie que dans la pratique.

En France, le féodalisme considéré comme "classique" n'était pas tout à fait le même qu'en Angleterre ou en Allemagne. L'Italie et l'Espagne n'ont reçu de la féodalité que des formes imparfaites. Seul le Japon a connu des formes de relations comparables à celles de la France. De plus, l'erreur serait de traiter la "civilisation féodale" comme constituant dans le temps un bloc d'un seul tenant.

La comparaison

Tout d'abord, la chronologie est différente. Les éléments constitutifs de la société féodale en France se mirent en place durant trois siècles avant de s'organiser, au IXe siècle, en ce que nous avons défini comme "féodalité". Au IXe siècle, la Russie est encore loin d'être un pays féodal puisque l'un des premiers éléments féodaux qui est la grande propriété terrienne fait à peine son apparition. Par conséquent, aux IX-XIIIe siècles, quand en France la féodalité atteint sa plénitude, en Russie, nous ne lui trouvons presque pas d'analogues. Quand, aux XIII-XVe siècles, la féodalité, en France, se remplace par de nouvelles formes de rapports humains et économiques, en Russie, apparaissent quelques ressemblances avec le modèle français, mais celles-ci sont vite effacées par la mise en place des institutions de l'Etat moscovite centralisé.

Après avoir constaté ce décalage chronologique, comparons les deux féodalités : l'une existant en France aux IX-XIIIe siècles, l'autre de la Russie des Udely aux XII-XVe siècles.

On organisera cette comparaison autour de quelques principales caractéristiques de la société féodale.

1-TYPE DE PROPRIETE

En France:

Aux XI-XIIIe siècles, le type dominant de propriété est le fief. On entend par cela : "domaine concédé à titre de tenure noble par le seigneur à son vassal, à charge de certains services".

En Russie:

Le type dominant de propriété noble est la votcina, propriété pleine et inconditionnelle. La votcina trouve son analogue en «alleu» très répandu en France à l'époque de la conquête franque (Ve siècle) et quelques trois siècles après.

L'alleu, c'est une terre de pleine propriété, affranchie de toute obligation ou redevance. Aux IX-XIIIe siècles, en France, l'alleu devient un type de propriété très rare. Est-ce qu'il y avait en Russie un type de propriété correspondant au fief ? Oui, la propriété des gens de service (dvorjane, deti bojarskie) - le pomeste. Le pomeste devient un type de propriété dominant aux XVI-XVII siècles.

II HIERARCHIE FEODALE

En France:

Au IXe siècle, les Carolingiens ont peu à peu assimilé la dotation en terre, toujours révocable, à une rémunération des services rendus, militaires ou publics. En obligeant chaque homme libre à avoir son seigneur, ils commençaient à créer l'unité étatique basée sur le lien vassalique. La subordination d'individu à individu devient un élément fondamental de la société féodale. On peut dire que l'état social que nous désignons par le terme de "féodalité", c'est l'épanouissement des relations de protection. Etre "l'homme d'un autre homme" - cette expression servait à exprimer la dépendance personnelle et cela quelle que fût la nature juridique précise du lien et sans que l'on s'embarrassât d'aucune distinction de classe : le comte était "l'homme" du roi, comme le serf celui de son seigneur villageois. Le principe de cette attache humaine imprégnait la vie sociale tout entière. De façon schématisée, on peut dire que le roi distribuait les terres parmi ses vassaux et ceux-ci parmi les leurs, constituant ainsi la pyramide : roi, ducs, comtes, vicomtes, marquis, barons...

En Russie:

II n'y avait pas la même hiérarchie. Les bojare (boyards) avaient le droit de libre désaveu envers leurs princes. Le service personnel du bojarin (boyard) ne peut pas être considéré comme un contre-poid de la jouissance terrienne. En Russie, le service des bojare n'avait pas de rapport avec la propriété foncière sauf quelques cas exceptionnels.

Est-ce qu'il existait d'autres liens sociaux et d'autres types de services pour la jouissance de la terre? Oui. Les gens d'armes subalternes connus sous les noms de "gens de cour" (dvorjane) ou de "fils de bojare" (deti-bojarskie) recevaient de leur seigneur une terre en rémunération de leurs services. Cette terre constituait une possession conditionnelle, le seigneur conservait toujours le droit de propriété. Cette sorte de lien resta rare jusqu'au XVe siècle.

III. EXISTENCE DE LA GRANDE PROPRIETE FONCIERE ET DES PETITES EXPLOITATIONS PAYSANNES EN TANT QU'ENTITES ECONOMIQUES

En France:

Qu'est-ce qu'un domaine seigneurial ? - Une unité de production la plus importante à l'époque. En effet, qui, à part cette cellule de la société participe à la production ? Les villes, diriez-vous, et les paysans indépendants. Mais les villes sont très affaiblies et en décadence. La part des paysans libres dans la production est insignifiante, car ils ne sont pas nombreux. Les serfs constituent la majorité de la population domaniale. Dès le XIIIe siècle, les seigneurs manifestent une tendance à diminuer leurs propres exploitations. Ils préfèrent donner leurs terres en tenure aux serfs affranchis. Cette nouvelle orientation s'explique par un besoin d'argent que les seigneurs éprouvent de plus en plus. Ils tirent leurs revenus en argent de l'exploitation des tenanciers et des salariés.

En Russie:

Le domaine seigneurial est différent. La terre du seigneur est travaillée par des esclaves et des tenanciers, mais non par des serfs. Cela change les rapports économiques et même le caractère de l'économie. Le domaine seigneurial produit peu, la part du lion dans la production appartenant aux paysans libres. Dès le XIIIe siècle, les seigneurs russes ont tendance à agrandir leurs propres exploitations en empiétant sur les terres des paysans libres. Cette tendance devient très puissante aux XV-XVIe siècles, dictée par l'intérêt que les seigneurs manifestent pour le marché des céréales. Le besoin d'une main-d'oeuvre stable les pousse à fixer les paysans dans le domaine. L'aggravation de la servitude de la «glèbe" est, à ce moment, la conséquence d'une profonde transformation du domaine seigneurial. Après avoir été fondé sur l'idée de subsistance, il se transforme, à partir du XVe siècle, en une exploitation agricole, organisée en vue de l'exportation de céréales et basée sur la corvée. La redevance en argent, et voire même toutes les charges féodales, ont tendance à être remplacées par la seule corvée. Le code de 1550 traite de la corvée (art. 88, Bojarskoe delo), tandis que le Code de 1497 ne fait aucune allusion à la corvée.

Au début du XVIe siècle, l'exploitation seigneuriale ne concernait que 14 à 17% au maximum de la surface cultivée des divers domaines. Vers la fin du siècle, elle atteint 40 à 50% de toute la surface cultivée.

Pour agrandir leurs propres exploitations, les seigneurs s'appropriaient les biens communaux, les terrains incultes ou abandonnés et les terres des paysans ruinés ou récalcitrants. Le système fiscal a également favorisé l'extension de l'exploitation seigneuriale. A l’encontre des terres paysannes, l'exploitation seigneuriale était exemptée d'impôts. Aussi, lors des grandes pressions fiscales, les paysans abandonnaient-ils d'eux-mêmes leurs terres au seigneur.

IV. SERVAGE

En France:

Aux XI-XIIe siècles, il est en plein épanouissement, même s'il n'embrasse pas toute la population paysanne. La dépendance personnelle domine jusqu'au XIIIe siècle où commence un mouvement en sens inverse qui amène à l'émancipation des serfs vers le XVe siècle. La fixation à la terre disparut au XVe siècle.

Avoir un seigneur ne paraissait nullement contraire à la liberté. On se sentait privé de liberté seulement si on n'avait pas la possibilité de choisir son seigneur. En d'autres termes, toute attache héréditaire passait pour être affectée d'un caractère servile. L'inéluctable lien, qui prenait l'enfant "dès le ventre de la mère" avait été une des plus graves duretés du servage. Le sentiment de cette astreinte presque physique s'exprime à merveille dans l'expression de "homme de corps" forgée par la langue populaire comme synonyme de serf.

Par conséquent, la liberté du vilain, paysan libre, consiste en ce qu'il choisit son seigneur. Sa condition n'est donc pas héréditaire. Il n'est attaché au seigneur que par l'habitat et la possession. Le serf, appelé aussi "homme de corps" est attaché à un seigneur par les liens d'une dépendance personnelle et héréditaire. Par-là même, il est astreint à certaines charges propres :

1. le chevage, taxe payée par les descendants du serf décédé au seigneur pour conserver l'héritage.
2. Le formariage, rachat du droit de se marier en dehors de la seigneurie.
3. Le serf est attaché à son seigneur. Mais il est également le membre d'une classe inférieure, méprisé parce qu'il n'est pas libre. Il ne peut pas entrer dans les ordres, à moins d'affranchissement. Il ne peut témoigner contre les hommes libres (exception pour les serfs royaux et de certaines églises royales). Les personnes libres refusent souvent de se marier avec les personnes serves.

Les traits communs vilain/serf:

4. La justice seigneuriale suit le serf et le vilain.
5. On reconnaît la faculté de déplacement aux deux catégories : le serf n'est pas attaché à la glèbe. Dans ce sens, il se rapproche du vilain. La particularité du serf est que, où il va, il reste attaché à son seigneur de corps.
6. La taille, redevance dont le volume n'est pas déterminé et que le serf risque de devoir payer deux fois, complètement arbitraire, n'est pas spécifiquement servile. Le vilain peut être également frappé par cette obligation.

La différence esclave/serf

L'esclave avait un maître qui pouvait tout lui prendre. Le serf avait un défenseur, à qui il devait une compensation.

En Russie:

La majorité écrasante des paysans est libre. Leur condition se distingue de celle des vilains français. Avant tout, le rapport du paysan russe à la terre n'est pas le même.

Le paysan libre, admis par la commune sur une partie des "terres noires" pouvait étendre son exploitation suivant la force de travail de sa famille. Les terres que la commune attribuait à un nouveau venu devenaient la possession incontestable de ce dernier grâce au travail qu'il y fournissait. L'exploitant pouvait rester sur son lot aussi longtemps qu'il le voulait, comme il était libre de le quitter.

La conception paysanne des droits sur les "terres noires" s'exprime dans cette formule concise et claire qui a été énoncée par les paysans impliqués dans un procès : "Cette terre est à Dieu, au seigneur grand prince et à la commune, et les labours et les blés sont à nous, car c'est nous qui labourons ces forêts."

Ainsi, d'après la conception populaire non contestée par le prince, celui qui travaillait la terre avait les plus larges droits sur elle, comme si c'était sa propriété. Par exemple, l'exploitant avait le droit
d'aliéner son fonds, de le donner ou de le vendre. Sa terre était héréditaire. Les princes reconnaissaient le droit du paysan d'aliéner sa terre, mais ils cherchaient à entraver le passage de celui-ci sous la votcina d'un autre prince ou entre les mains d'un seigneur jouissant de l'immunité.

Les grands propriétaires manifestaient un désir de s'approprier les "terres noires". Si la terre que le paysan possède est presque sa propriété et n'est limitée que par la force de son travail, la liberté du paysan est très précaire. Souvent, le paysan "noir" ne pouvant pas venir à bout du service du grand prince, ni payer le tribut et les diverses répartitions agraires, vendait son exploitation et s'engageait en même temps à y travailler en qualité de tenancier.

Le tenancier abandonnait au fisc et au domaine plus de la moitié de son revenu. Une mauvaise récolte ou autre calamité rompait complètement l'équilibre. Le tenancier ruiné avait alors recours aux emprunts chez le seigneur et réussissait à subsister au prix d'une dépendance compromettant gravement sa liberté.

La liberté paysanne était donc précaire. Néanmoins, le paysan russe était libre dans sa personne. Par exemple, si le tenancier désirait quitter sa tenure, le seigneur était obligé d'accepter son "désaveu" (otkaz). Bien sûr, le tenancier partant devait payer un droit dit "de location" (pozilos) ou de "logement" (pokhoromnoe), mais il disposait entièrement de ses mouvements. Dans la réalité, le tenancier restait dans son exploitation tant qu'il y trouvait son intérêt, et le seigneur cherchait de son coté à rendre la tenure la plus stable possible étant donnée la rareté de la main-d'oeuvre agricole.

Le tenancier russe ressemble beaucoup au vilain et au serf français en même temps. On peut faire également un rapprochement entre l'esclave russe et le serf français. Leur condition héréditaire les rapproche. Mais en même temps, ils se distinguent : l'esclave russe, contrairement au serf français, n'a pas de biens propres. Il est exempté d'impôts et il n'a pas le droit de déplacement.

V. MORCELLEMENT FEODAL

En France:

Les terres et le pouvoir étaient partagés entre les fonctionnaires des rois francs. Ce sont les grands propriétaires, officiers du roi et leurs chefs, les maires du palais des trois royaumes (l'Austrasie, la Burgondie, l'Aquitaine) qui ont aidé Clotaire II à monter sur le trône (613-625). Le roi aurait dû désormais tenir compte de ceux qui l'ont porté au pouvoir. Pendant un siècle à peu près, des rois tout en étant reconnus sacrés, se sentirent d'impérieux devoirs envers leurs sujets. Ils n'avaient presque pas de pouvoir. Charlemagne (768-814) réussit à les soumettre à son pouvoir, mais après sa mort, se manifesta de nouveau l'affaiblissement de l'autorité royale. Les rois furent élus par les Grands (une quarantaine de familles). C'est ainsi que le duc de France, Hugues Capet, fut élu roi en 987. Son pouvoir et celui de ses successeurs ne comptèrent guère. Le pouvoir royal, ce qu'on appelait le ban, a glissé, sauf en Normandie et en Flandre, jusque dans les mains des châtelains. La plus grande partie de la France est ainsi devenue un puzzle de châtellenies.

Le châtelain était le centre de cette société féodale qui nous intéresse entre les XI-XIIIe siècles, par son droit de ban sur tous les habitants de la châtellenie, par la fidélité que lui devaient les chevaliers, ses vassaux.

Les rois capétiens, avaient dû conquérir leur royaume en s'emparant des fiefs par des guerres, des achats, des mariages avec les héritiers, par des soumissions de vassaux apeurés. Cette oeuvre fut poursuivie avec beaucoup de succès par Philippe IV le Bel (1285-1314). A partir de son règne, c'est le début de l'absolutisme.

En Russie:

Le partage initial se fit entre les membres d'une seule et même famille princière, les Rjurikovici. Par conséquent, on n'y trouve pas de châtellenies comparables à celles de la France médiévale. Les princes de Moscou ont renforcé très tôt, dès le XIIIe siècle, leur pouvoir, conjurant ainsi le danger d'usurpation du pouvoir par les bojare.