HISTOIRE DE LA RUSSIE ET DE L’URSS

Tamara KONDRATIEVA - INSTITUT NATIONAL DES LANGUES ET CIVILISATIONS ORIENTALES

IV  LA RUSSIE DE KIEV

Aux IXe-XIe siècles, tous les représentants du haut de la société russe vivaient grâce au tribut, aux redevances et aux taxes perçues dans les villes et les villages slaves. Ils vivaient rarement dans leurs demeures, passant la plus grande partie de l'année dans des expéditions commerciales ou militaires ou encore dans leur tournée administrative (poljud'e). Ils n'étaient pas propriétaires terriens, ils n'étaient pas fixés à la terre. C'est au cours du Xle siècle, et surtout du XIle siècle, qu'ils se sont établis sur les terres. Ce processus se manifestait à deux niveaux : politique et économique.

Le niveau politique

Après la mort de Jaroslav en 1054, le pouvoir ne passe pas entre les mains d'un seul prince. La famille princière dans son ensemble, six fils et un petit-fils de Jaroslav, désignés par Jaroslav le Sage comme le propriétaire suprême de toutes les terres slaves et comme le détenteur du pouvoir suprême, considère toute la terre russe comme son patrimoine. La Chronique attribue à Jaroslav un testament oral dans lequel il distribue le patrimoine familial entre ses héritiers. Si on analyse attentivement ce partage, on saisit facilement l'intention de Jaroslav : accorder le degré d'ancienneté de ses fils avec le revenu à percevoir. Plus le prince était âgé, meilleure et plus riche était sa part. Le dernier-né recevait la région la moins riche, mais à la mort de ses aînés, il était pourvu d'une autre plus avantageuse. Par conséquent, les princes étaient des possesseurs mobiles et non propriétaires des régions. Ils se déplaçaient de région en région suivant un certain tour. Le tour de possession était déterminé par une correspondance précise entre le degré d'ancienneté et celui d'importance des régions. L'aîné siégeait à Kiev, le puîné à Cernigov, le frère suivant à Perejasiavl etc. Cet ordre obligeait les princes à changer souvent de résidences.

L'ancienneté procurait au grand prince de Kiev, outre la possession de la meilleure région, certains droits et privilèges sur les parents cadets qui lui devaient obéissance. Il portait le nom de Grand prince, c'est-à-dire de père nominal de ses frères. Tenir lieu de père, voilà une fiction juridique qui maintenait l'unité politique de la famille princière.

Le grand prince distribuait les lots entre les parents cadets, il les jugeait et veillait aux intérêts des branches orphelines. Mais en dirigeant la Russie et sa famille, il n'agissait pas de son seul chef. Dans les occasions plus graves, il réunissait un conseil général (porjad). Il se comportait comme le représentant et l'exécuteur de la volonté de toute la famille princière.

Klutchevski fait remarquer que nulle part dans l'histoire nous n'avons l'occasion d'observer un système politique aussi singulier. Vers le début du XIle siècle, la famille princière devient très grande. L'ordre de succession se complique, engendre des querelles qui dégénèrent en conflits armés. Déjà les petits-fils de Jaroslav cherchent à s'établir définitivement dans les régions qui ont appartenu à leurs pères. Incités par Vladimir Monomakh, prince de Cernigov, les princes se réunissent en congrès (1097, Ljubec) et décident que le fils doit succéder au père, c'est-à-dire qu'ils établissent le principe de succession héréditaire. Pourtant après le congrès les luttes fraticides continuent, le principe n'étant pas respecté. On se dispute non seulement le droit aux différentes régions mais même le droit à la grande principauté de Kiev. Ces luttes pèsent sur la population qui marque son mécontentement par plusieurs insurrections (Kiev-1068; Novgorod-1071). Pendant l'insurrection à Kiev, en 1113,sans tenir compte des traditions généalogiques princières, le peuple offre le trône à Vladimir Monomakh. Celui-ci, forte personnalité, obtient l'obéissance des autres princes qui, pendant tout son règne (1113-1125),1'aident à défendre le pays contre les Polovcy.

A la mort du fils aîné de Monomakh, des désaccords éclatent entre ses fils cadets et les aînés de leurs neveux. Ils entrent en lutte et pendant plusieurs dizaines d'années. Kiev, devenue l'arène de batailles sanglantes, passe de mains en mains.

Comme nous le voyons, l'unité de la Russie kiévienne était difficile à maintenir. En fin de compte, on peut dire qu'elle n'exista que sous Vladimir de 980 à 1015, sous Jaroslav le Sage de 1015 à 1054 et sous Vladimir Monomakh de 1113 à 1125.

Au milieu du XIIe siècle, la Russie se trouve divisée en plusieurs grandes principautés. Les grandes principautés, à leur tour, avaient tendance à se diviser en "udely". L'"udel" - part attribuée à un membre de la famille princière. Le partage en udely a été légalisé pour la première fois au congrès de Ljubec.

Les princes qui avaient des udely (apanages), possédaient tous des droits souverains. Leur propre conseil (Bojarskaja duma), l'appareil administratif et judiciaire; leur propre armée; et à partir du XlVe siècle, parfois leur propre monnaie. Les princes avaient une grande indépendance. Le devoir le plus important qu'ils avaient envers les grands princes étaient de participer à leurs entreprises guerrières.

Le niveau économique :

A la fin du XIe siècle et au début du XIe, le commerce de Kiev décline.
-Les Polovcy envahissent les steppes, attaquent incessamment la Russie et coupent les voies commerciales avec Byzance. Avec les Croisades (la première en 1096), les marchands du Sud de la France et les marchands italiens du Nord de l'Italie reprennent chez les Russes l'initiative du commerce entre l'Occident et 1'Orient. A ces causes, s'ajoute la décomposition intérieure de l'Etat de Kiev dont nous venons de parler.

A mesure que décline le commerce et que diminue leur revenu commercial, les princes et les boïards tendent à se fixer dans une région et à concentrer leur attention sur les intérêts et les bénéfices agricoles. Ils commencent à constituer leurs domaines, leurs votciny. (La "votcina" - propriété inconditionnelle d'un seigneur et les droits liés à cette propriété).

Les renseignements que nous possédons sur la votcina princière, bien que rares, témoignent de son existence dès le XIe siècle. La grande propriété des boïards et de l'Eglise apparaît seulement au XIIe siècle et, de même que la propriété princière, devient une règle.

Quels moyens utilise-t-on pour constituer un domaine ? Le défrichement de la forêt vierge ou ce qu'on appelle "la colonisation intérieure" était un premier moyen de se constituer un domaine. Le pays est vaste, la forêt n'appartenant à personne, la terre était au premier occupant. En mettant leur main d'oeuvre esclave au travail de la terre, les princes et les boïards se créaient des domaines par défrichement et s'y organisaient leurs demeures.

On pouvait acquérir un domaine par achat, par donation ou par usurpation. Les domaines acquis par tous ces moyens constituaient des propriétés dont le seigneur disposait à sa guise. Aux XIIe et XIVe siècle, la propriété foncière des seigneurs n'avait pas de valeur assurée, ni de limites déterminées. L'abondance des espaces libres et les changements fréquents de résidence des seigneurs, passant d'un prince à l'autre, rendaient l'aliénation des domaines très facile. On vendait, on échangeait, on donnait son domaine à l'Eglise, on le léguait à n'importe qui. Nous pouvons distinguer la propriété princière la plus grosse, la propriété de l'Eglise, moins considérable, et la propriété laïque, assez modeste.

La propriété princière

Le prince ne pouvait pas exercer un droit effectif de propriété sur toute l'étendue de sa principauté. Son rôle traditionnel de chef de la défense et son activité d'organisateur de la colonisation (établissement de gués, des routes, aménagement d'accès aux forêts à défricher etc.) lui confirmaient le domaine éminent et des droits fiscaux, administratifs, judiciaires et militaires sur la population libre établie dans sa principauté. Mais en ce qui concerne l'exploitation de la terre, il n'avait ni intérêt ni possibilité matérielle de mettre la main sur tout son territoire. Par conséquent, la propriété des occupants antérieurs et des nouveaux venus existait à côté de sa propriété et, ayant les mêmes droits qu'elle, sur un pied d'égalité avec elle.

Explicitons cette thèse : Le prince qui organise son domaine tient à attirer sur ses terres des boïards puissants disposant d'un grand nombre d'hommes car leur arrivée accélère l'évolution économique et augmente l'importance politique de la principauté. Il accorde même volontiers aux boiards et aux monastères des chartes qui leur confèrent des droits très étendus sur la population, allant jusqu'à l'exercice de certaines fonctions gouvernementales, justice et police, avec interdiction aux agents princiers de pénétrer sur le territoire de ces domaines devenus privilégiés. Chaque principauté est un ensemble composé du domaine princier, de plusieurs domaines privilégiés jouissant de l'immunité et d'autres domaines non privilégiés ainsi que d'exploitations paysannes : une votcina à côté de l'autre.

Les rapports entre le prince et ses serviteurs

On constate le principe de complète indépendance entre le prince et ses serviteurs nobles. Le bojarin, vassal d'un prince et propriétaire foncier dans la principauté de celui-ci, passait librement au service d'un autre prince et n'en gardait pas moins la pleine propriété de son domaine. Même plus, il pouvait le recommander à son nouveau maître (sans y être toutefois obligé). Les traités entre les princes confirment ce principe.

Il y avait une seule clause restrictive au passage libre : la mouvance de tribut tatar et de justice devait rester territoriale. Les princes cherchaient de cette façon à préserver leurs intérêts fiscaux, le tribut tatar en étant la plus lourde charge et les frais de justice princière présentant une source non négligeable de revenus. La mouvance de tribut et de justice concernait les seigneurs domaniaux eux-mêmes et non les habitants de leurs domaines. Les habitants ne connaissaient d'autre autorité que celle de leur seigneur jouissant de 1'immunité.

La majorité de la population d'une principauté était composée par les paysans. Où et comment vivaient-ils ?

Premièrement, sur les «terres noires ». Ainsi s'appelaient les espaces restant en dehors de l'organisation domaniale. La colonisation des terres noires s'accomplissait soit par des familles paysannes, soit par des groupements d'associés. Les besoins d'entre aide incitaient les paysans à se fixer par agglomérations plus ou moins considérables avec des exploitations éparpillées aux alentours. Les paysans étaient organisés en communes. L'appartenance à la commune se déterminait par l'établissement de l'individu sur le territoire de la commune en qualité de chef d'une exploitation. D'ailleurs,1'individu pouvait occuper autant de terre qu'il lui était possible d'exploiter car la quantité des terres libres était au début pratiquement infinie. La formule consacrée, "Jusqu'où allaient le sochet, la hache et la faux" voulait dire qu'il pouvait disposer de toute la terre qu'il était capable de labourer.

La commune, dirigée par des élus, gérait les terres labourables inoccupées et les attribuait aux exploitants nouveaux. Elle distribuait entre ses membres les redevances imposées par le seigneur, les charges et les corvées.

Dans les rapports du seigneur avec la population paysanne de son domaine, la commune apparaissait comme une véritable personne juridique, seule responsable du paiement des redevances et de l'accomplissement des corvées. A côté de son rôle fiscal, la commune avait également des fonctions policières et judiciaires. Elle jugeait les délits mineurs. Dans les affaires plus importantes, les juges du seigneur rendaient justice, "selon la coutume ancienne" avec la participation des représentants de la commune. Enfin, le service de milice territoriale (opolcenie) et de garde sur les frontières incombait également aux communes paysannes.

Il faut noter comme un des traits les plus importants de cette organisation, la caution solidaire de ses membres dans 1'acquitemeat des charges. On serait tenté de conclure que la commune paysanne était la véritable propriétaire collective des terres exploitées par ses membres. Cette conclusion est erronée.

Une grande quantité de documents démontre clairement que le droit de propriété appartenait à 1'exploitant. D'une part, les exploitations étaient héréditaires et les héritiers partageaient la terre à leur gré, sans intervention de la commune. D'autre part, les terres paysannes étaient aliénables : le paysan pouvait l'engager, donner, vendre, sans demander le consentement de la commune. La seule obligation qu'il avait envers la commune, était de l'assurer que celui qui le remplace payera toutes les redevances et acquittera toutes les charges. La responsabilité collective de la commune en matière fiscale imposait cette obligation.

Le paysan était libre de quitter la commune et la principauté s'il le voulait. Cela lui était garanti par un engagement entre les princes: "Si les gens ruraux sont sortis de quelque région volontairement, ces gens libres ont la liberté de demeurer là où ils veulent.". "Les boïards et les serviteurs et les paysans libres ont la liberté entre nous." La concurrence entre les princes imposait cette politique dans un pays très vaste à la population très faible. C'est ainsi que la liberté du paysan resta intacte pendant plusieurs siècles.

Où encore vivaient les paysans ?

Dans les domaines princiers, laïcs et ecclésiastiques en qualité de tenanciers. L'appauvrissement périodique des paysans noirs, causé par des épidémies, des famines, des incendies ou par des incursions ennemies, les amenait à chercher l'abri de la misère sous la protection d'un seigneur puissant et riche. De leur côté, les seigneurs s'efforçaient d'attirer le plus grand nombre possible de paysans en accordant des allégements de début (exemption d'impôts de cinq à vingt ans, aide d'installation, des secours en cas de mauvaises récoltes etc. Les tenanciers ne se distinguaient guère des paysans noirs. Ils s'organisaient en commune, étaient libres dans leurs mouvements et disposaient de la terre à leur gré.

Les domaines des seigneurs étaient peuplés aussi par des gens demi libres et par des esclaves. La condition de ces deux catégories est assez bien connue grâce à la "Russkaja pravda". Ainsi s'appelle le recueil des lois des XIe-XIIe siècles qui était, dans sa première version, rédigé par Jaroslav (1016). Mais il ne serait pas exact de considérer Jaroslav comme auteur de la "Russkaja pravda". Comme tout code écrit, la "Russkaja pravda" a été précédée par une longue période de tradition orale, de coutumes. Un code n'est jamais purement un ouvrage du temps où il a été promulgué. Il en est antérieur.

De ce point de vue, la "Russkaja pravda" fut en bien des articles le code qui existait du temps d'Oleg et que Jaroslav a réformé et augmenté suivant les exigences de son époque, suivant le changement qu'avaient subi les usages. Au XIIe siècle, au temps de Vladimir Ponomakh, la "Russkaja pravda" fut complétée, particulièrement par des articles sur les paysans, les gens demi libres, et les esclaves (kholopy).

En analysant les articles concernant les paysans, on comprend qu'ils étaient libres dans leur majorité écrasante. A côté d'eux, la "Russkaja pravda" mentionne quelques catégories de gens demi libres tels "zakupy" et "rjadovici". Il s'agit des hommes qui aliénaient leur liberté contre une somme d'argent (za kupu) ou contre un contrat (rjad). Mais ces hommes conservaient toujours le droit de recouvrer la liberté en restituant le montant de leur dette ou en accomplissant les conditions du contrat.

Il est important de noter que ces catégories de gens demi-libres n'étaient presque pas mentionnées dans la version du XIe siècle. Par contre, dans la version du XIIe siècle, il y a beaucoup d'articles qui leur sont consacrés. Ce qui nous amène à la conclusion que la tendance était à la perte de la liberté.

Sous certaines conditions le zakup devenait esclave:
- s'il a été rattrapé après avoir fuit,
- s'il était pris comme voleur et racheté par son créancier après le procès.

La "Russkaja pravda" parle beaucoup d'esclavage, beaucoup plus que les sources des siècles précédents. L'origine des esclaves se diversifie maintenant. Non seulement les guerres contre les étrangers les fournissent, mais aussi les conflits armés entre les différentes principautés russes. A ces sources d'esclavage s'ajoutent mariages, hérédité, crimes, dettes et surtout la vente en esclavage, c'est-à-dire que les gens se vendaient pour trouver la protection du maître. A cette époque, les kholopy ne représentent plus exclusivement un objet d'exportation comme autrefois : leur travail est largement utilisé dans les domaines.