Tokar j’étais, tokar suis resté
Il y a déjà quelques années, dans le journal local, je racontais de quels récurrents problèmes de fuites de robinets les habitants de ce pays étaient victimes dans leurs appartements («Lénine et les joints de robinets»). Pour éviter de vous traumatiser, j’avais alors écarté de mon récit les non moins récurrents blocages de serrures des portes palières (j’évoque ici les serrures fabriquées du temps de la non lointaine époque soviétique : société bloquée = serrures bloquées! -) auxquels mes amis de l’ex-URSS sont quotidiennement confrontés. Cinquante ans après, même bricolées avec les moyens du bord, certaines des ces antiques serrures résistent encore à l’usage allant parfois, suivant leur humeur, jusqu’à vous empêcher de rentrer chez vous ou, mieux encore, d’en sortir rappelant à leurs utilisateurs le bon vieux temps des enfermements en tous genres.

Quand sur l’antique porte d’entrée de mon appartement j’ai enfin décidé de faire table rase du passé (je me demande si parfois je ne plagie pas de grands auteurs ?) en employant pour ce faire ciseaux à bois, perceuse électrique et vis BTR, je me suis alors trouvé confronté aux regards étonnés, voire médusés, de mes voisins de palier. Il faut dire que les travaux manuels ne font pas partie des matières enseignées aux Russes, jusqu’alors, ils ne me connaissaient que comme prof d'Histoire. Le fait de m’activer ainsi sur ma porte en tenue bleu de travail leur a causé un choc.

Je les ai alors informés que j’étais un ancien « tokar » (tokar en russe=tourneur sur métaux). Avoir été tourneur, tout comme fraiseur, vous offre de multiples compétences techniques dans maints domaines. Se confronter en permanence avec les centièmes de millimètres et les filetages, les sinus et les cosinus, est bien plus compliqué que d’installer une simple serrure de sécurité ou un robinet de salle de bain. Ma proche voisine, n’en croyant pas ses yeux, s’est esclaffée – en russe - : « C’est pas vrai, vous pouvez aussi faire cela! ». « Oui Madame » lui ai-je répondu – toujours en russe – «puisque je vous le redis, je suis un ancien tokar».

L’affaire a vite fait le tour de l’immeuble. Sachant que celui-ci est occupé par 15 familles confrontées aux changements de joints de robinets ainsi qu’au mauvais fonctionnement des archaïques serrures des portes palières, je n’ai pas eu le temps de regretter mes indiscrétions que j’étais déjà sollicité pour monter au 3ème étage. Le lendemain, je devais me rendre au 4ème où réside une jeune flamboyante blonde (ou blonde et flamboyante, comme vous le voulez). « c’est qui ? » a-t-elle demandé quand j’ai frappé timidement à sa porte. « C’est le tokar plombier français » ai-je répondu.

Si j’avais été plus jeune, j’aurais pu m’établir comme artisan ou travailler pour le compte d’une société française et me consacrer à la réparation de ces milliers de serrures de portes et robinetteries défaillantes dans les immeubles de Saint-Pétersbourg (Mais que font en France les plombiers polonais ?)

Saint-Pétersbourg février 2007

En russe, le mot tourneur s’écrit exactement «tokap» mais le «P» se prononce comme un «R».