Pont du Lieutenant Schmidt redevenu Pont de l’Annonciation...
C’est assez tardivement que l’on s’est mis à construire des ponts sur l’immense fleuve Neva qui traverse la Ville de Saint-Pétersbourg. Avant les années 1850, ont traversait sur des « ponts flottants » reposant sur des barques ancrées en travers du fleuve. C’était très peu commode et plus qu’instable par jours de grand vent. Heureusement, durant l’hiver, on pouvait traverser à «pieds glacés» sur le fleuve gelé, comme on le fait encore parfois aujourd’hui.

Le premier pont, construit en 1850, est impressionnant par sa longueur ainsi que par la largeur de son tablier. Construit de fonte et d'acier, chaque jour des milliers d’automobiles, camions et une ligne de tramways l'empruntent. Plus impressionnant encore, afin de permettre le passage des navires remontant vers l’intérieur des terres, ce tablier s’ouvre en deux parties qui, telles des mains géantes de 25 mètres de hauteur, s’élancent verticalement vers le ciel. On a nommé cette merveille «Pont de l’Annonciation ». C’est en référence à l’histoire d’une jeune femme qui apprit un jour, par l’intermédiaire d’un ange, quelle était enceinte. La pauvrette ne s’en était pas aperçu ! Apprenant cette nouvelle, son charpentier de mari, en laissa tomber son rabot. Il s’exclama : mais de qui donc est cet enfant ? Justement, là est le grand problème répondit-elle…La rumeur dit qu’une terrible scène de ménage s’ensuivit, ce que les annales du Nouveau Testament ont confirmé dans le chapitre intitulé « La Cène ».

Pendant ce temps, l’ange dénommé Gabriel – ou Gabrièle, car l’on ne sut jamais s’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon - sans plus se préoccuper des conséquences de son « annonciation », suspendu à ses ailes blanches immaculées, voletant et virevoltant, s’en retourna dans les cieux pour rendre compte de sa mission auprès de l’expéditeur de l’annonce. Revenons donc à nos pontons. Donc, après 150 ans de service, le pont de l’Annonciation est tellement fatigué qu’on a décidé de le détruire et de le reconstruire entièrement. Mais comment faire quand le quart de la circulation de la ville passe quotidiennement par ce pont ? Aux grands besoins les grands moyens : on a décidé, avant démolition du vieux pont, de construire un nouveau pont provisoire de mêmes dimensions à proximité du pont actuel. Cette solution permettra donc de dévier la circulation pendant les travaux de démolition et de reconstruction (en russe « pérestroïka »).

Il s’agit d’un travail titanesque. Au milieu du fleuve, sur des barges flottantes, on a installé cinq grues géantes, des monstres articulés comme jamais on n’avait vus. Dans le lit du fleuve, on a enfoncé d’énormes pieux en acier destinés à supporter le nouveau pont. Enfin, pour empêcher la paralysie du chantier par les glaces, de petits bateaux brise-glace tournent jour et nuit autour des grues flottantes. Par grand froid, lorsque tout est blanc de givre, pour peu que la brume s’invite sur le site, un irréel spectacle s’offre au regard. En observant ces énormes machines conduites par des fourmis humaines, on pense à Zola. Sûr qu’il en aurait tiré un récit genre «Le ventre de Paris» ou « Germinal ». On dit que les travaux de déconstruction et reconstruction dureront deux ans. Souhaitons leur bonne et heureuse pérestroïka.

Saint-Pétersbourg le 23/12/2005

NB : En 1918, on avait débaptisé le pont de l’Annonciation pour le nommer « Pont du Lieutenant Schmidt » du nom d’un officier de marine qui a participé à la révolution avortée de 1905. Pour lui retirer l’envie de recommencer, on l’a fusillé. Lorsque le vieux pont sera reconstruit, la rumeur prétend qu’il retrouvera son nom d’origine «Pont de l’Annonciation». Et moi je vous prédis que l’ange Gabriel s’y invitera à tire d’aile. Si ce n’est lui, ce sera donc sa sœur Gabrièle….