Les lits russes
Récemment, je lisais une biographie de Philippe Pétain. En cette veille du 11 novembre, les plus anciens d’entre nous se souviennent certainement du vainqueur de Verdun en 1916, tandis que ceux de la génération suivante ont encore en mémoire cette séance surréaliste de 1940 au cours de laquelle l’Assemblée nationale accorda les pleins pouvoirs au vieux Maréchal ainsi que la charge, fait unique dans l’histoire de la République, d’écrire une nouvelle constitution pour la France.. Finalement, le nouveau régime n’édicta pas de nouvelle constitution mais institua un «Etat français » au concept mal défini qui perdura durant quatre sombres années. Cet Etat français se proposait, à travers une «Révolution nationale», de contribuer à la construction d’une Europe nouvelle dont l’idée avait était lancée par les nazis du IIIe Reich. Le portrait du « bon vieillard » a trôné pendant longtemps dans les salles à manger, au-dessus des cheminées et même dans les chambres à coucher. Certains couples, bien candides, lors de leurs ébats amoureux, ont même dû se murmurer tendrement : «Maréchal nous voilà ! ….».

Savez vous, à propos de lits, que notre Maréchal était du genre maniaque. Il était obsédé par le « lit bordé au carré ». A mon avis, il avait certainement été militaire dans sa jeunesse car, jusqu’à la fin de son existence, il passa un temps considérable, chaque matin, même à Vichy, à faire son lit suivant les règles inculquées à chaque soldat lors de son incorporation dans l'Armée. Il pouvait y consacrer une heure entière, c’est à dire le temps nécessaire par ailleurs pour arrêter 5.000 Français de confession juive et les envoyer via Drancy vers les camps de la mort. Depuis la nuit de la Saint-Barthélemy en 1572, on n’avait pas connu telle horreur.

Néanmoins, moi qui chaque nuit dors dans un lit fait à la russe, j’envie parfois les lits « au carré » à la mode du Maréchal. Ici, Philippe Pétain, admirateur de l’ordre nouveau «rectiligne» du Reich, aurait fort à faire car en Russie, depuis 1918, les lits c’est devenu n’importe quoi. On ne peut border ni les draps ni les couvertures. Ils sont toujours trop courts ou trop étroits. Les couvertures vendues pour des lits de 140 font à peine 145 centimètres de large, les draps vendu pour des lits de 2,10 m font tout juste 2,15 m de long. De ce fait, il est quasiment impossible d’utiliser cette bonne vieille technique enseignée dans les chambrées des casernes de France et on passe sa nuit à se tirer les couvertures à hue et à dia.

Amis qui avez formé le projet de venir un jour prochain visiter la magnifique ville de Saint-Pétersbourg, si vous voulez goûter un repos réparateur au terme d’une journée bien remplie et surtout si vous ne voulez pas avoir froid aux pieds, je vous conseille d’apporter avec vous les couvertures et les draps aux bonnes dimensions.
étersbourg 10/2002