L’ours dans le trolleybus
Ce n’est pas une nouvelle fable de Jean de la Fontaine que je viens conter, mais une histoire vraie que j'ai vécue récemment. Dernièrement, j'avouais mon désamour et ma peur viscérale des chiens. Les chiens qui agressent les facteurs et les agents de l’EDF, ceux qui portent un costume de fonctionnaire, un cartable ou une casquette. Leurs maîtres leur trouvent toujours de bonnes excuses : « C’est à cause de votre serviette », « c’est à cause de votre casquette », « il n’aime pas le bruit de la mobylette du facteur », « la Poste n’a pas prévenu qu’il y aurait un remplaçant ». On pourrait longtemps égrener les pauvres arguments des possesseurs de chiens agressifs, reflets bien souvent de l’agressivité dissimulée de leurs maîtres.

Je me trouvais alors sur la Nevsky Prospekt - les Champs Elysées de Saint-Pétersbourg – et je commençais à gravir les hautes marches du trolleybus n° 10 qui me conduit habituellement vers mon domicile. Soudain, je sentis un impact humide et chaud sur ma cuisse gauche…. Surpris par ce contact inhabituel dans un tel lieu, je me retournai et là, horreur et damnation, mon cœur faillit bien s’arrêter !…Derrière moi, à quelques centimètres, se trouvait un ours brun, un énorme ours brun dont le museau venait de heurter inopinément ma cuisse ! Suivi de son maître qui le tenait en laisse, l’ours gravit prestement les marches du trolleybus– pour un peu il m’aurait bousculé cet impoli plantigrade afin de passer devant moi – et s’installa confortablement sur son postérieur sur la plate-forme arrière du véhicule.

Je dois préciser que ce n’était pas un petit ourson mais un véritable ours brun de 150 à 200 kg dont la taille, une fois debout, devait se situer entre 1,80 et 2 mètres. Un fauve sorti tout droit de la forêt russe! Pourquoi devant moi ? Et encore une fois pourquoi moi ? Et pourquoi ma cuisse ? Mes jambes flageolantes m’empêchant de faire un mètre supplémentaire, je parvins à m’asseoir sur la plus proche banquette. Du coin de l’œil - en évitant toutefois de croiser son regard - j’observais le fauve. Certes, son museau était muni d’une muselière, mais les grosses griffes de ses énormes pattes étaient effrayantes. Et ces petits yeux mobiles dans une tête deux fois grosse comme celle d’un veau !… J’en avais la chair de poule. Est-ce moi qu’il cherchait ainsi du regard ?

Prudemment, après avoir retrouvé mes esprits, me rendant aussi invisible que possible, j’allai m’installer prudemment à l’autre extrémité du trolleybus en espérant que cet animal n’aura pas l’idée saugrenue de venir agresser le seul passager français ici présent qui, en outre, faut-il le rappeler, n’a jamais participé à une quelconque chasse à l’ours dans les Pyrénées ou en Russie. Mais, aussi étrange que cela puisse vous paraître, les autres passagers du trolleybus, tout sourires et cajolants, se sont empressés d’offrir à la bestiole, qui du chocolat, qui des bonbons. Jusqu’au contrôleur qui lui offrit la moitié de son casse-croûte. Un vieille dame lui a même parlé en l’appelant «mon gentil petit ourson» (à l’ours, pas au contrôleur..). Après cette expérience, je sais maintenant que ma peur des ours est aussi forte que ma peur des chiens (à quand un tigre ou un mammouth rencontré dans le métro de Moscou pour éprouver ma résistance cardiaque ?)

Le même soir, dans la grande salle de concert Oktiabrsky, on donnait le célèbre opéra-ballet de Tchékovsky, «Le lac des cygnes». La veille j’avais acheté des billets. J’allais pouvoir aller visiter ce fameux « lac des cygnes » rempli de ces volatiles blancs au bec jaune. Le premier cygne fit son apparition sur la scène quand, soudain, je ressentis comme un fort malaise : je venais de me souvenir que, depuis mon enfance, j’avais également une peur viscérale des oies !…

Saint-Pétersbourg le 02/12/2004