Manche à balai dans l'autobus
Je venais de quitter définitivement mon ancien appartement près de la cathédrale Smolny afin d’en occuper un autre plus vaste près de la cathédrale Saint Isaac. Entre mes mains, un grand sac rempli des derniers ustensiles ménagers ainsi qu’un manche à balai que je comptais utiliser dans mon nouveau logement. Dans le bus qui m’emmenait à l’autre extrémité de la ville, toutes les places assises se trouvaient occupées. Je restai donc debout en m’appuyant sur mon manche à balai. A ce moment, le contrôleur – l’homme qui vend les billets et qui contrôle les cartes mensuelles de transport – s’avança vers moi et me demanda aimablement : " Allez-vous loin ?". Etonné par sa question, je lui répondis "Da. Jusqu’au terminus". Paraissant désolé de cette réponse, le brave homme s’éloigna. Moi, étonné par cette inhabituelle interrogation, je pris à témoin les passagers assis : "C’est la première fois que je vois un contrôleur demander à un passager où il se rend. Vous a-t-il posé la même question ? En quoi cela le concerne t-il là où nous allons " ?

Des passagers me sourirent d’un air entendu et me firent comprendre que, par sa question, le contrôleur se préoccupait simplement de me trouver une place assise. Plutôt vexé par cette information, j’interpellai alors à haute voix le dit contrôleur en lui indiquant que, malgré mes cheveux grisonnants, je pouvais encore voyager debout. Cela eut pour effet de décoincer encore plus les autres passagers du bus;  les sourires se firent encore plus larges. De plus en plus vexé, - je sentais qu'une situation anormale à laquelle je ne comprenais rien m'échappait, - ni tenant plus, appuyé sur mon manche à balai, j’interpellai alors de nouveau le contrôleur en lui lançant avec acrimonie : « Je ne suis quand même pas invalide » !

Dans le bus s’éleva alors un énorme éclat de rire. D’abord, je m’efforçai de rester sérieux comme un pape puis, entraîné par l’hilarité générale, je finis moi aussi par m’esclaffer. A ma gauche, deux vieilles dames pleuraient de rire (en russe bien sur). Certains sortaient leur mouchoir pour essuyer leurs yeux larmoyants. Enfin, surmontant son rire, un passager pointa son doigt vers mon manche à balais en me disant : « Mais c’est à cause de votre canne »! Interloqué, je compris immédiatement que le contrôleur et les passagers avaient assimilé mon manche à balai à une canne pour vieillard ou invalide. Ma réplique complètement décalée en direction du dit contrôleur avait produit un effet déclencheur d’hilarité. Arrivant au terminus, certains passagers en riaient encore. Et moi aussi ! En descendant du bus, certains m’adressèrent un salut de la main. Ici, en Russie, je peux vous dire que ce n’est pas dans les habitudes.

Ma compagne, restée assise au fond du bus, avait de loin assisté à la gestuelle hilarante mais sans n'y rien comprendre. Une fois sorti sur le trottoir, je lui expliquai les tenants et aboutissants de ces éclats de rires des passagers. Elle et moi, également hilarants pliés en deux, entraînés dans un nouveau fou rire, nous devînmes incapables de poursuivre notre chemin.... Sauf que, à quelques mètres de nous, stationnaient deux sévères miliciens qui nous examinaient avec circonspection. Immédiatement, par crainte de se faire embarquer ou raketter par ces indignes représentants de la loi, nous redevinrent sérieux comme des papes. Manche à balai en main, raides commes des évêques, nous rentrâmes dans notre nouvelle demeure.

Maintenant que vous connaissez le truc, si vous voulez vous éclater lors de votre prochain voyage à Saint-Pétersbourg, emmenez vos manches à balai.

Saint-Pétersbourg le 29/06/2005