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Radiateurs volés
«Rentrer un soir dans son immeuble et constater que le radiateur de chauffage central du hall d'entrée a été démonté n'est pas un événement surprenant. Comme moi, vous penserez que le service d'entretien – appelé ici "sloujba" - a procédé au démontage de ce lourd accessoire - en l'espèce il était en fonte - pour le changer ou le réparer. Cependant, un point de détail m'intriguait : pourquoi les ouvriers avaient-ils sectionné les tuyaux au ras des raccordements au radiateur ? Comment allaient-ils parvenir à raccorder les tuyauteries lors de la réinstallation de ce radiateur ?

Cette question me trottait dans la tête depuis une ou deux semaines quand un jour, devant la porte d'entrée, je me suis retrouvé nez à nez avec Kostia, un solide buveur de vodka, occupant d'un appartement au 5e étage de mon immeuble. Kostia est un ancien plombier. Pour cette raison, je me suis donc permis de lui montrer les tuyaux sectionnés en m'étonnant du mode opératoire des ouvriers du « sloujba ». Mon voisin laissa alors éclater un énorme rire et, me saisissant par les épaules, murmura à voix basse à mon oreille : «Ce radiateur n'a pas été démonté, il a été volé ! Les tuyaux ont été sectionnés». Puis, me prenant par le bras, Kostia m'invita à gravir chacun des cinq étages de notre immeuble et sur chaque palier me montra les emplacements où les radiateurs de chauffage central se trouvaient avant d'être soustraits de la même façon. A l'approche de l'hiver - nous étions alors en septembre -, il n'y avait plus de radiateurs dans les parties communes du bâtiment.

D'après les explications de mon voisin, une bande de pillards munis de disqueuses électriques et disposant de puissants moyens de transport, sectionnaient les tuyaux de chauffage central en toute tranquillité dans tous les immeubles de la rue afin de revendre les éléments en fonte au prix de la ferraille. Après vérification, je pus constater en effet que la situation était la même dans les différents immeubles de la rue Galernaya.

Vous me direz que mon histoire ne tient pas debout car couper des canalisations de chauffage central sur 5 étages dans un bâtiment, en pleine nuit, cela ne peut manquer de réveiller les occupants. En outre, effectuer cette opération dans des immeubles contigus, charger des tonnes de fonte dans des camions en pleine rue, ça ne peut passer inaperçu, surtout en Russie où la police est partout, à chaque carrefour, dans chaque cour. Impossible, en effet, de faire 500 mètres sans rencontrer des miliciens ainsi que ces jeunes auxiliaires récemment recrutés qui leur servent de cerbères, à tel point que, par moment, sur les trottoirs, on croise plus de personnes en tenue léopard qu'en costume de ville.

En outre, question pernicieuse que vous oubliez ou n'osez pas vous poser : sectionner une tuyauterie de chauffage central entraîne inévitablement un dégât des eaux !!! A cette interrogation très pertinente, on comprend vite que vous vivez depuis peu de temps ici. Avec la suite de cette histoire et vous comprendrez mieux pourquoi les habitants de ce pays, dans leur grande majorité, sont terriblement indifférents aux assassinats «sur commande» des rares journalistes indépendants. Vous comprendrez peut-être pourquoi aucun membre du gouvernement ne formule jamais une condamnation de ces crimes, pas même un seul regret. Alors, les vols de radiateurs en fonte, pftt
Saint-Pétersbourg 1 mars 2007

(suite...)

«Dans ma précédente chronique, je rapportais cette incroyable histoire, une équipe de brigands qui avait dévasté les immeubles en y volant, durant la nuit, les radiateurs en fonte à tous les étages. Cette opération «sectionnage» avait été effectuée à l'aide de tronçonneuses électriques sans qu'aucun occupant, apparemment, n'en soit troublé dans son sommeil. Plusieurs questions restées en suspens étaient venues heurter mon habituelle perspicacité. Après avoir récemment bavardé avec mes voisins de palier, j'ai enfin pu obtenir des bribes de réponses que je viens, via Internet, vous livrer à « bribe abattue ».
1 : Contrairement aux premières informations reçues, j'ai appris que les voleurs de radiateurs avaient opéré dans mon immeuble non pas pendant la nuit mais un dimanche après midi en plein jour.

2: À propos des dégâts des eaux qui auraient dû inévitablement en découler, les « sectionneurs » de tuyaux avaient pu préalablement accéder librement aux locaux techniques afin de vidanger ou isoler les circuits.

«Mais pourquoi donc aucun occupant de l'immeuble n'eut-il l'idée d'appeler la police» ai-je demandé ? Des regards apitoyés se sont alors dirigés sur ce pauvre attardé d'Arseni. Car ici, lorsqu'il vous arrive de telles catastrophes, si vous êtes agressés dans la rue, dépouillés de vos biens, cambriolés à votre domicile, il faut être un vrai tokar - ou bien un naïf touriste - pour envisager d'aller se plaindre à la police. Dans le théâtre de Guignol de notre enfance, on appelait le brave gendarme pour venir au secours du faible contre le brigand. Aujourd'hui, en Russie, le faible préfère laisser agir le brigand plutôt que d'appeler le gendarme.

En clair, devant les voleurs œuvrant à visage découvert dans les étages, les locataires avaient le choix: de laisser le délit se perpétrer ou appeler la police. D'un commun accord, sans besoin de se concerter, chacun a considéré qu'il était urgent de ne rien faire et de se taire. Comme disait un célèbre fabuliste, «de deux maux il faut choisir le moindre», en deux mots, je vous le dis – tout sauf la police. Décidément, les temps sont devenus biens difficiles dans la sainte Russie!

Saint-Pétersbourg 20 mars 2007