Le petit soldat russe
24 mois, c’est le temps que certains garçons russes doivent sacrifier de leur jeunesse à la «voenaya slujba » - qui peut se traduire littéralement par : «service de guerre ». Fréquemment, dans les rues, on croise des soldats accompagnés de leurs officiers. L'empire russe serait-il menacé ? La Hongrie revancharde de 1956 ou la Tchécoslovaquie bafouée de 1968 ? Ou peut-être le cauchemardesque syndicat « Solidarnosc » de Pologne ?Non loin de chez moi est située une caserne. L’été, au travers de fenêtres barreaudées entrouvertes, on peut voir de jeunes incorporés désoeuvrés. Parfois, ils interpellent les passants pour leur chiner quelques cigarettes. Jusqu’alors, je répondais : «je ne fume pas !»

Puis récemment, alors que pour la énième fois, un petit soldat m’interpellait, j’ai pris le temps de le regarder, de m’intéresser à lui. Je ne dirai pas qu’il était grand et beau ou qu’il sentait bon le sable chaud... C’était un «gamin-soldat», un gentil bougre âgé de 19 ou 20 ans, avec de grands yeux verts et un large candide sourire éclairé par des dents d’une blancheur éclatante. Après quelques secondes d’hésitation, contrairement à mon habitude, je me suis arrêté pour lui dire : «Attendez-moi, je reviendrai bientôt !». Dès ce moment, j’ai compris qu’entre Claude Evin et ce jeune incorporé de force, j’allais me rendre coupable d’une forfaiture car, sur le champ, je suis allé acheter deux paquets de cigarettes – pour le jeune soldat bien sûr, pas pour Claude Evin – afin de les lui offrir. Il me remercia avec un sourire radieux mêlé d’étonnement. Je ne suis pas prêt d’oublier le regard du petit soldat russe !.Je sais qu’il a partagé ses paquets avec ses camarades de chambrée car, lorsque je passe devant la caserne, j’entends des soldats qui m’interpellent : «frantzouzky cigaretti ?». Maintenant, voici que nous arrivent les frimas d’automne. Derrière les triste barreaux de cette grise caserne, les fenêtres restent désormais hermétiquement fermées. Nulle voix ne s’en échappe. Je ne peux plus croiser le regard de le petit soldat russe.

Saint-Pétersbourg octobre 2006